Christian Laval – Penser le néolibéralisme

Rien n’est plus urgent que de comprendre les ressorts de l’hégémonie acquise par les idées et les politiques inspirées du néolibéralisme dans les pays occidentaux. On sait que ceux qui refusent encore de faire de « l’économie de marché «, alias le capitalisme, l’horizon définitif de l’humanité, commettent, comme aurait dit Friedrich Hayek, « l’erreur de la raison « la plus dangereuse qui soit. Si on ne les met pas au bûcher, on les exile hors du « cercle de la raison« pour qu’ils ne puissent pas nuire à « l’ordre juste « du monde libre. Comme, à l’évidence, ces déraisonnables sont incapables de peser politiquement et semblent se complaire trop souvent dans un « antilibéralisme « incantatoire – ce qui n’est peut-être pas sans rapport avec leur impuissance politique relative –, « tout va bien «, du moins pour l’instant. L’on ne peut donc s’empêcher de penser qu’il y a bien ici une nécessité à satisfaire si l’on souhaite dévier le cours des choses : il faut de nouvelles armes théoriques pour lutter contre le poids des évidences et la force des pouvoirs qui les incarnent. Le paradoxe de la situation tient à ce que les analyses qui ont profondément renouvelé l’approche du phénomène néolibéral ont été, pour partie, produites il y a maintenant près d’une trentaine d’années par Michel Foucault, sans que les mouvements sociaux et les intellectuels qui leur sont liés n’en aient encore tiré tous les enseignements. Les choses sont peut-être en train de changer. Lire la suite
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F.Cusset, T.Labica et V.Rauline – Néolibéralisme, pourquoi tu nous tiens?

On reconnaît les esprits libres à leur perplexité. A leur incrédulité face au purisme ostentatoire, leur scepticisme critique devant les déclarations univoques, les assertions trop entières, faites la main sur le cœur comme si l’on n’avait rien à voir avec cela même qu’on dénonce haut et fort. Dans la fièvre des années 1968, on abusait gaiement du terme de «fasciste», qu’on se renvoyait à la figure à tout bout de champ, des «CRS SS» aux «collabos» du Parti Communiste. Un conformisme de langage, et une dévaluation de ce mot et de ses enjeux historiques, auxquels le psychanalyste et philosophe Félix Guattari, esprit libre entre tous, aimait à opposer son scepticisme schizoïde à lui, un brin provocateur: le mot de fascisme n’a d’intérêt, répétait-il, ni comme nom d’oiseau ni comme relique historique, mais à partir du moment où l’on prend le risque de l’interroger subjectivement, de le chercher et de le reconnaître en nous, à travers nous, ce fascisme intérieur qui anime le petit individu (dogmatique ou pas) du monde contemporain, plus dangereux et pernicieux que celui des chemises brunes –ce fascisme en nous, écrivait-il, «qui nous fait aimer le pouvoir, désirer cette chose même qui nous domine et nous exploite».

Il serait grand temps de faire de même avec le mot de «néolibéralisme», qui a, quarante ans plus tard, un peu la même fonction que celui de «fascisme» au sortir des années 1960: renvoyer à une entité vague et mal dégrossie qu’on peut associer au Mal, s’en déclarer indemne, pur, extérieur, l’employer en toutes occasions pour s’entourer toujours d’une ligne de protection, d’une frontière dont on détient les clés, en-deçà de laquelle ça pense et ça résiste, et au-delà de laquelle ça consomme et ça se trompe, ça se vautre dans l’illusion rationnelle et dans le cynisme des marchés. Lire la suite