F.Cusset, T.Labica et V.Rauline – Néolibéralisme, pourquoi tu nous tiens?

On reconnaît les esprits libres à leur perplexité. A leur incrédulité face au purisme ostentatoire, leur scepticisme critique devant les déclarations univoques, les assertions trop entières, faites la main sur le cœur comme si l’on n’avait rien à voir avec cela même qu’on dénonce haut et fort. Dans la fièvre des années 1968, on abusait gaiement du terme de «fasciste», qu’on se renvoyait à la figure à tout bout de champ, des «CRS SS» aux «collabos» du Parti Communiste. Un conformisme de langage, et une dévaluation de ce mot et de ses enjeux historiques, auxquels le psychanalyste et philosophe Félix Guattari, esprit libre entre tous, aimait à opposer son scepticisme schizoïde à lui, un brin provocateur: le mot de fascisme n’a d’intérêt, répétait-il, ni comme nom d’oiseau ni comme relique historique, mais à partir du moment où l’on prend le risque de l’interroger subjectivement, de le chercher et de le reconnaître en nous, à travers nous, ce fascisme intérieur qui anime le petit individu (dogmatique ou pas) du monde contemporain, plus dangereux et pernicieux que celui des chemises brunes –ce fascisme en nous, écrivait-il, «qui nous fait aimer le pouvoir, désirer cette chose même qui nous domine et nous exploite».

Il serait grand temps de faire de même avec le mot de «néolibéralisme», qui a, quarante ans plus tard, un peu la même fonction que celui de «fascisme» au sortir des années 1960: renvoyer à une entité vague et mal dégrossie qu’on peut associer au Mal, s’en déclarer indemne, pur, extérieur, l’employer en toutes occasions pour s’entourer toujours d’une ligne de protection, d’une frontière dont on détient les clés, en-deçà de laquelle ça pense et ça résiste, et au-delà de laquelle ça consomme et ça se trompe, ça se vautre dans l’illusion rationnelle et dans le cynisme des marchés. Lire la suite