Henri Pena-Ruiz – A gauche sans complexe



Le moment est venu pour une gauche décomplexée de relever la tête, d’assumer son héritage, d’oser la politique qui fait sa raison d’être. Une politique refondée par le partage du savoir et de la richesse, par l’alliance généreuse de la culture et de l’engagement pour la justice sociale, pour la responsabilité écologique, pour une citoyenneté propre à redonner la parole au peuple. Jean-Luc Mélenchon a donné le bel exemple d’une telle refondation, à mille milles des préjugés de la classe dominante et de la trivialité d’un gouvernement qui n’a pas hésité à pêcher en eaux troubles en inventant l’abjection du « ministère de l’immigration et de l’identité nationale ». Le président sortant joue désespérément sur la peur et désigne à la vindicte collective une partie de la population pour susciter un vote en conséquence. Une dérive honteuse, qui montre jusqu’où peut aller la conjonction de l’addiction au pouvoir et d’une politique obscurantiste, tournée vers les seuls privilèges des puissances dominantes.  Lire la suite

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Christian Laval – Penser le néolibéralisme

Rien n’est plus urgent que de comprendre les ressorts de l’hégémonie acquise par les idées et les politiques inspirées du néolibéralisme dans les pays occidentaux. On sait que ceux qui refusent encore de faire de « l’économie de marché «, alias le capitalisme, l’horizon définitif de l’humanité, commettent, comme aurait dit Friedrich Hayek, « l’erreur de la raison « la plus dangereuse qui soit. Si on ne les met pas au bûcher, on les exile hors du « cercle de la raison« pour qu’ils ne puissent pas nuire à « l’ordre juste « du monde libre. Comme, à l’évidence, ces déraisonnables sont incapables de peser politiquement et semblent se complaire trop souvent dans un « antilibéralisme « incantatoire – ce qui n’est peut-être pas sans rapport avec leur impuissance politique relative –, « tout va bien «, du moins pour l’instant. L’on ne peut donc s’empêcher de penser qu’il y a bien ici une nécessité à satisfaire si l’on souhaite dévier le cours des choses : il faut de nouvelles armes théoriques pour lutter contre le poids des évidences et la force des pouvoirs qui les incarnent. Le paradoxe de la situation tient à ce que les analyses qui ont profondément renouvelé l’approche du phénomène néolibéral ont été, pour partie, produites il y a maintenant près d’une trentaine d’années par Michel Foucault, sans que les mouvements sociaux et les intellectuels qui leur sont liés n’en aient encore tiré tous les enseignements. Les choses sont peut-être en train de changer. Lire la suite

F.Cusset, T.Labica et V.Rauline – Néolibéralisme, pourquoi tu nous tiens?

On reconnaît les esprits libres à leur perplexité. A leur incrédulité face au purisme ostentatoire, leur scepticisme critique devant les déclarations univoques, les assertions trop entières, faites la main sur le cœur comme si l’on n’avait rien à voir avec cela même qu’on dénonce haut et fort. Dans la fièvre des années 1968, on abusait gaiement du terme de «fasciste», qu’on se renvoyait à la figure à tout bout de champ, des «CRS SS» aux «collabos» du Parti Communiste. Un conformisme de langage, et une dévaluation de ce mot et de ses enjeux historiques, auxquels le psychanalyste et philosophe Félix Guattari, esprit libre entre tous, aimait à opposer son scepticisme schizoïde à lui, un brin provocateur: le mot de fascisme n’a d’intérêt, répétait-il, ni comme nom d’oiseau ni comme relique historique, mais à partir du moment où l’on prend le risque de l’interroger subjectivement, de le chercher et de le reconnaître en nous, à travers nous, ce fascisme intérieur qui anime le petit individu (dogmatique ou pas) du monde contemporain, plus dangereux et pernicieux que celui des chemises brunes –ce fascisme en nous, écrivait-il, «qui nous fait aimer le pouvoir, désirer cette chose même qui nous domine et nous exploite».

Il serait grand temps de faire de même avec le mot de «néolibéralisme», qui a, quarante ans plus tard, un peu la même fonction que celui de «fascisme» au sortir des années 1960: renvoyer à une entité vague et mal dégrossie qu’on peut associer au Mal, s’en déclarer indemne, pur, extérieur, l’employer en toutes occasions pour s’entourer toujours d’une ligne de protection, d’une frontière dont on détient les clés, en-deçà de laquelle ça pense et ça résiste, et au-delà de laquelle ça consomme et ça se trompe, ça se vautre dans l’illusion rationnelle et dans le cynisme des marchés. Lire la suite

Lordon, communiste par inadvertance

L’économiste Frédéric Lordon publie un essai complexe et stimulant. Connu pour ses critiques de la crise du capitalisme, il apparaît sous une facette plus théorique. Il propose une lecture des rapports salariaux incluant les affects et se livre sur son engagement

Vous êtes l’un des rares économistes à faire appel à la philosophie, à la sociologie, à la littérature… Quel est le parcours qui vous a amené à articuler ainsi les disciplines  ?

Frédéric Lordon  : Je suis arrivé à l’économie avec un désir vif, mais vague, d’économie critique, qui s’est instantanément reconnu dans la théorie de la Régulation que l’économiste hétérodoxe Robert Boyer enseignait dans son séminaire à l’EHESS. Inspirée du marxisme, la théorie de la Régulation n’est pas une théorie des marchés mais du capitalisme : comme quoi le seul choix de l’objet de départ change tout à ce qu’on raconte ensuite. Lire la suite

Arundhati Roy — Capitalism’s Real Gravediggers (v.o & v.f)

Is it a house or a home? A temple to the new India, or a warehouse for its ghosts? Ever since Antilla arrived on Altamount Road in Mumbai, exuding mystery and quiet menace, things have not been the same. “Here we are,” the friend who took me there said, “pay your respects to our new ruler.”

Antilla belongs to India’s richest man, Mukesh Ambani. I’d read about this, the most expensive dwelling ever built, the 27 floors, three helipads, nine lifts, hanging gardens, ballrooms, weather rooms, gymnasiums, six floors of parking, and the 600 servants. Nothing had prepared me for the vertical lawn – a soaring wall of grass attached to a vast metal grid. The grass was dry in patches, bits had fallen off in neat rectangles. Clearly, “trickle down” had not worked. Lire la suite

JM Ben Adeb – Quid des classes moyennes ? Some Comments

L’une des difficultés (ou faiblesses) de l’analyse sociologique tient à ce qu’à partir d’un objet « social » hétérogène — revenus, patrimoines, valeurs culturelles, comportements politiques, consommation, trajectoires sociales, … —, elle vise à définir des unités homogènes, les classes sociales. Une fois ces entités posées et pour ne pas trop s’éloigner du « réel », elle se doit ensuite de multiplier les bémols ou de réintroduire, dans les catégories de l’analyse, de la « complexité » (donnant au passage, une impression de finesse d’analyse ou d’expertise).

Chez Marx, il y a deux niveaux de définition des classes sociales. Le premier s’origine dans ses travaux théoriques, le second, dans ses travaux « pratiques » d’analyse politique. Dans son oeuvre théorique, Marx attribue les rôles principaux à la bourgeoisie qui détient les moyens de production, aux propriétaires fonciers qui possèdent une condition de production et aux prolétaires qui vendent leur force de travail. Dans ses travaux « pratiques » d’analyse des révolutions qui secouent la France de la seconde moitié du XIXème siècle — La Lutte des Classes en France, 1850 et surtout, Le 18 Brumaire de Louis-Bonaparte, 1851 —(1), il se trouve dans l’obligation pratique de distinguer une bourgeoisie financière d’une bourgeoisie industrielle et d’une « bourgeoisie » commerciale, de repérer dans le monde agricole, aux côtés d’une masse de paysans parcellaires, la montée en puissance de nouveaux fermiers qui mettent en oeuvre des techniques modernes de production et de considérer enfin des … classes moyennes. Lire la suite

Evolution du taux de croissance du PIB

Voici deux  graphiques proposés par Olivier Berruyer.

Les politiques keynésiennes — véritable substrat d’une réelle social-démocratie — avaient autorisé non seulement des taux de croissance de plus de 4% mais également un puissant développement socio-économique. Un peu avant ou après le milieu des années 70, elles sont abandonnées au profit des politiques monétaristes — Raymond Barre, en 1976 —. Celles-ci auront pour conséquences, des taux de croissance ridiculement bas, un chômage massif et une régression sociale. Lire la suite