Etienne Penissat – Statistique et fabrique d’un discours d’Etat : les chômeurs « fraudeurs »

Dans cet article, Etienne Penissat, chargé de recherches au CNRS, membre du CERAPS  (Université Lille 2) s’intéresse à une catégorie souvent mobilisée lors de la campagne présidentielle, celle des chômeurs «fraudeurs», qui choisiraient délibérément de ne pas travailler. Dévoiler les usages stratégiques du chiffre par les politiques (et notamment le Président-candidat) et les mécanismes de calcul des statistiques utilisées lors de la campagne permet de remettre en question certaines des figures convoquées comme arguments dans le débat public  pour justifier des choix collectifs. Cette approche ouvre des pistes pour redéfinir le problème du traitement public du chômage à l’aide de chiffres alternatifs. Lire la suite

F.Cusset, T.Labica et V.Rauline – Néolibéralisme, pourquoi tu nous tiens?

On reconnaît les esprits libres à leur perplexité. A leur incrédulité face au purisme ostentatoire, leur scepticisme critique devant les déclarations univoques, les assertions trop entières, faites la main sur le cœur comme si l’on n’avait rien à voir avec cela même qu’on dénonce haut et fort. Dans la fièvre des années 1968, on abusait gaiement du terme de «fasciste», qu’on se renvoyait à la figure à tout bout de champ, des «CRS SS» aux «collabos» du Parti Communiste. Un conformisme de langage, et une dévaluation de ce mot et de ses enjeux historiques, auxquels le psychanalyste et philosophe Félix Guattari, esprit libre entre tous, aimait à opposer son scepticisme schizoïde à lui, un brin provocateur: le mot de fascisme n’a d’intérêt, répétait-il, ni comme nom d’oiseau ni comme relique historique, mais à partir du moment où l’on prend le risque de l’interroger subjectivement, de le chercher et de le reconnaître en nous, à travers nous, ce fascisme intérieur qui anime le petit individu (dogmatique ou pas) du monde contemporain, plus dangereux et pernicieux que celui des chemises brunes –ce fascisme en nous, écrivait-il, «qui nous fait aimer le pouvoir, désirer cette chose même qui nous domine et nous exploite».

Il serait grand temps de faire de même avec le mot de «néolibéralisme», qui a, quarante ans plus tard, un peu la même fonction que celui de «fascisme» au sortir des années 1960: renvoyer à une entité vague et mal dégrossie qu’on peut associer au Mal, s’en déclarer indemne, pur, extérieur, l’employer en toutes occasions pour s’entourer toujours d’une ligne de protection, d’une frontière dont on détient les clés, en-deçà de laquelle ça pense et ça résiste, et au-delà de laquelle ça consomme et ça se trompe, ça se vautre dans l’illusion rationnelle et dans le cynisme des marchés. Lire la suite

Agnès Maillard – Il ne faut pas prendre les enfants de Bourdieu pour des connards sans âge

Il m’arrive régulièrement de ne plus savoir mettre en mots mon malaise profond.

Non pas que je patine devant le sourire sibyllin de mon psy ; je n’ai jamais eu besoin de ce genre de béquille là, ne serait-ce que parce qu’Internet existe et que tenir un blog pendant des années m’a été bien plus bénéfique de 20 ans d’introspection chronométrée. De toute manière, ce serait penser que mes dissonances sont endogènes quand il s’agit bien évidemment d’un profond malaise global.
Rien que cela. Comprendre la dimension collective de ce qui déconne plutôt que de croire que l’individu est au centre de tout. Ceci est la clé. Mais l’atomisation du social est tellement lemodus operandi qui caractérise le mieux notre époque qu’il devient extrêmement difficile de rester à contre-courant de cette fausse évidence. Lire la suite

Denis Robert – Classé X

Nous sommes le dimanche 25 mars, il est 19h09. Je me suis donné une heure (pas plus) pour écrire cette chronique à laquelle je pense, par intermittence mais de plus en plus, depuis le rappel de Télérama. C’est une contrainte formelle que je me fixe parce que le sujet est aussi vaste que la ligne de train qui relie Madras à New Delhi que j’ai prise en 1981 sur laquelle j’ai toujours eu envie de revenir pour écrire un livre, sauf que Tabucchi l’avait déjà fait et qu’il est mort ce soir. Je tiens sa mort pour l’événement le plus important des actualités du jour, voire de la semaine.

Cette heure consacrée à Télérama n’est pas une posture à la Perec, ni un embarras. La règle du jeu est de dire à un instant t ce que l’on pense et ressent de la campagne par le texte, le dessin, la photo ou tout autre moyen. Une heure à zéro euro de l’heure. En grattant ce présidentiel billet, je mets ainsi en application le slogan phare de cette demie décennie sarkoziste : Travailler plus sans toucher une thune.  Lire la suite

Christian Salmon : « La suspension de la campagne a installé le monologue sarkozyste »

Marianne : En quoi la tuerie de Toulouse et les deux attentats contre des militaires qui l’ont précédée peuvent rebattre les cartes et créer une nouvelle campagne électorale ? 

Christian Salmon : Nous devons prendre garde à ne pas banaliser cet évènement en le ramenant à un simple rebondissement, un coup de théâtre ou un épisode de la campagne électorale. Or, c’est ce qui est en train de se passer. Je ne parle pas de la réaction caricaturale de Marine Le Pen qui en remet une couche sur la lutte contre le fondamentalisme, mais de la façon dont on instrumentalise les émotions, les peurs et les stupeurs dans des récits captivants. La tentation d’utiliser un drame national pour capter l’émotions des électeurs à des fins électorales. ….  Lire la suite

Evelyne Pieiller – Mauvais esprit, es-tu là ?

 

Qu’est-ce qu’un réactionnaire ? Longtemps, on put le définir comme celui qui préfère l’ordre ancien au progrès, et le classer à droite. Mais les réfractaires aux réformes libérales sont eux aussi taxés d’immobilisme, alors même que les anime un idéal de progrès… Confusions, équivoques, que les propos des antimodernes et autres conservateurs énervés peuvent éclairer à leur manière. Lire la suite

Bruce E. Levine – How Ayn Rand Seduced Generations of Young Men and Helped Make the U.S. Into a Selfish, Greedy Nation

Préambule : Sur les ondes de France-Culture, sévit un commentateur aux accents slaves. Adossé à la chute du communisme et à ce qu’il sous-entend comme une mémoire expérimentale et familiale du « socialisme réel », il distribue les mauvais points (Chavez, Cuba, l’Etat-Providence, les fonctionnaires, …) et les bons (Pinochet, la libre-entreprise, les marchés, …) avec cette évidente bonne conscience de celui qui sait de quoi il parle et qui n’est pas sans rappeler celle de la Guerre Froide. Dans cette singulière absence de recul critique, tout se passe comme si le « socialisme réel » n’avait pas été l’objet d’analyses et de critiques socialistes ou libertaires, comme si la dissidence s’était résumée à Soljenitsyne. Lire la suite