Philippe Marlière – La social-démocratie face à la crise de la zone euro

Interview à paraître dans la revue Synchrona Themata (Grèce) en juin 2012. Numéro spécial consacré à la social-démocratie face à la crise de la zone euro.

Synchrona Themata  :  Depuis les années 1990, l’introduction de l’Union économique et monétaire européenne liée à une discipline monétaire et budgétaire strictement «orthodoxe», a imposé de fortes contraintes sur les politiques économiques et sociales chères à la social-démocratie européenne. Les sociaux-démocrates en Europe ont même pris le risque de rompre de façon permanente avec le noyau ouvrier de leur électorat. Comment expliquez-vous cela? Croyez-vous qu’il y avait une voie différente pour les sociaux-démocrates?

Philippe Marlière     :     A partir du début des années 80 s’opère le « grand tournant social-démocrate » par rapport à l’Union européenne (UE) en général. Le SPD ou le PS français ont depuis l’origine été acquis à l’idée d’intégration européenne, mais d’autres partis étaient jusqu’alors très réticents, voire hostiles. C’est le cas du Labour britannique ou des partis scandinaves. Ils estimaient que la construction européenne était incompatible avec l’établissement d’états sociaux développés. Dans les années 80, Tony Benn et l’aile gauche travailliste disaient que l’Union européenne constituait un « club capitaliste » dont le dessein essentiel était d’empêcher l’avènement du socialisme en Grande-Bretagne. Les scandinaves redoutaient le démantèlement de leurs services publics et la poursuite continuelle d’un « dumping social ». La situation pour les partis du sud (Espagne, Portugal, Grèce) était différente dans le sens où la faiblesse des états-providence nationaux faisait apparaître l’appartenance communautaire comme plus avantageuse.

 Le paradoxe de ce « grand tournant » social-démocrate est qu’il a suivi de peu la fin des Trente glorieuses en Europe, et qu’il a coïncidé avec le début d’une offensive capitaliste de type néolibéral. Or, c’est à ce moment que les partis sociaux-démocrates ont fait le « choix pour l’Europe », pour reprendre l’expression d’Andrew Moravscik. La croissance des Trente glorieuses reposait sur un partage plus équitable des richesses entre les forces du capital et du travail. Le néolibéralisme de l’École de Chicago a fourni le vernis idéologique qui a recouvert les expériences reaganienne et thatchérienne. Des réformes structurelles importantes ont été mises en œuvre dans le mode d’organisation du travail. La financiarisation du capitalisme a accentué l’accaparement des richesses par le capital. C’est dans ce contexte particulièrement défavorable à la social-démocratie que les partis qui l’incarnent se sont tournés vers l’Europe. Mais c’est une Europe dominée par les idées et les politiques néolibérales à laquelle ils se sont ralliés. Le traité de Maastricht a constitué le point culminant d’une décennie passée à poser les bases d’une Europe économique d’inspiration néolibérale qui s’est progressivement éloignée de l’Europe démocrate-chrétienne des trois décennies précédentes. François Mitterrand et les socialistes français portent une responsabilité écrasante dans cette dérive néolibérale, mais les autres partis s’y sont ralliés également sans état d’âme particulier. Que ce soit en France ou en Grande-Bretagne, les sociaux-démocrates ont tenté de faire cohabiter deux tendances contradictoires : d’une part, l’idée selon laquelle le cadre européen était nécessaire pour mener des politiques de redistribution et, d’autre part, le constat qu’il n’existait pas d’alternative à la gestion néolibérale de l’Europe aux côtés des forces conservatrices.

Au milieu des années 90, une large majorité de partis sociaux-démocrates était au pouvoir en Europe, C’était l’époque du blairisme triomphant qui prônait une « Europe des marchés et de la flexibilité ». Gerhard Schröder était acquis à cette conception de la « nouvelle social-démocratie », tandis que Lionel Jospin, après avoir trainé les pieds dans un premier temps, s’y est finalement rallié. La social-démocratie est alors devenue le défenseur d’une UE dirigée par une caste d’eurocrates qui court-circuite les choix démocratiques des électeurs, avec l’assentiment hypocrite des gouvernements nationaux. Rappelons que le traité de Maastricht n’a été adopté que d’une courte tête en France en 1992. En 2005, le traité constitutionnel européen – long document indigeste qui tentait de sanctuariser la « concurrence libre et non faussée » entre états-membres – a été rejeté par les Néerlandais et les Français. La carte électorale du « non » français en 2005 est très clairement celle des classes populaires et moyennes qui ont le plus souffert de ces politiques communautaires néolibérales. Les politiques mises en place au niveau européen n’ont certes pas créé, mais elles ont accéléré le processus de distanciation entre la social-démocratie et son électorat populaire.

A partir de 1999, l’euro a été vécu par les peuples européens comme une expérience plutôt négative puisque le coût de la vie s’est accru en général. La Banque centrale européenne (BCE) ne se préoccupe ni de croissance, ni de création d’emplois. L’ensemble des partis sociaux-démocrates sont associés à ces choix. Leur discrédit est d’autant plus grand que la plupart ont été au pouvoir pendant une bonne partie des 20 dernières années.

On le voit, l’ambition de la social-démocratie de développer une Europe davantage solidaire et sociale dans un cadre macroéconomique néolibéral était une illusion, une proposition mensongère même qui n’avait aucune chance d’aboutir. On pourrait émettre l’hypothèse qu’à partir des années 90, l’intégration européenne a servi de « cache-sexe » à une social-démocratie à court d’idées et d’ambition réformatrice. L’Europe a permis à la social-démocratie de continuer de clamer son attachement à ses idéaux solidaires et de justice sociale, car il était entendu que dans une « économie ouverte », le cadre national ne pouvait plus permettre la poursuite de politiques de redistribution. En réalité, le cadre néolibéral de l’intégration européenne n’a jamais donné une quelconque chance à cette « Europe sociale » de voir le jour. Pendant cette période, les sociaux-démocrates ont joué un rôle essentiellement négatif en Europe, en faisant croire aux peuples que l’UE permettait le retour à la croissance et au plein emploi, alors que tout prédisposait à un résultat inverse. La crise bancaire n’a constitué que le catalyseur d’un phénomène de régression économique et social déjà amorcé deux décennies auparavant.

ST  :  Depuis les dernières élections européennes, les socialistes européens, voire le Parti socialiste européen, ainsi que les socialistes français et les sociaux-démocrates allemands du SPD (sous la direction de Sigmar Gabriel), ont réagi contre les politiques économiques et monétaires dominantes au sein de la zone euro. Croyez-vous que l’élection de François Hollande va conduire à un véritable changement de cap pour les politiques de la zone euro, dans le sens où on va davantage insister sur les questions de croissance et d’emploi?

PM  :   La victoire de François Hollande en France marque le rejet des politiques d’austérité désastreuses mises en place par le duo Merkel-Sarkozy. Pour la première fois depuis 15 ans, le président d’un État-membre important affirme que les politiques d’austérité en Europe ne sont pas une fatalité et qu’il convient dorénavant de se préoccuper de croissance et d’emplois. Il nous faut maintenant attendre des actes concrets du président Hollande. Pourra-t-il convaincre ses alliés européens de rompre avec les politiques d’austérité? Le veut-il vraiment seulement? C’est une rupture nette avec trois décennies de politiques néolibérales dont l’Europe a besoin, non quelques mesures de replâtrage pour sauver la face pour continuer comme avant. Les derniers développements en France n’incitent pas à un optimisme débridé puisqu’il y a quelques jours, Laurent Fabius, le nouveau ministre des affaires étrangères, estimait que la Grèce devait suivre à la lettre le mémorandum de la troïka; mesures qui ont amené la Grèce dans une situation économique et humaine catastrophique. Il ne faudrait pas que l’histoire se répète. Pourtant, celle-ci nous enseigne que la social-démocratie ne s’est jamais véritablement opposée aux politiques néolibérales de l’UE. A peine nommé à la tête d’un gouvernement de cohabitation en 1997, Lionel Jospin s’était engagé à ne valider le traité d’Amsterdam que si trois conditions étaient remplies : l’instauration d’un gouvernement économique pour contrebalancer le pouvoir de la BCE ; une orientation de politique monétaire qui écarte les aberrations de « l’euro fort » et une réorientation des traités économiques dans le sens de la croissance. En fin de compte, Jospin a signé le traité d’Amsterdam sans rien obtenir en contrepartie.

Le SPD allemand reste sur une position ambivalente et, essentiellement, droitière. Tant qu’Angela Merkel imposait d’une main de fer l’austérité à l’Europe entière, avec l’appui de Nicolas Sarkozy, le SPD n’a rien trouvé à redire à sa politique. Ce n’est que depuis l’élection de François Hollande que des voix se font entendre dans le SPD pour réclamer un rééquilibrage en faveur de la croissance et des emplois. Je note par ailleurs que la politique de la chancelière est de plus en plus impopulaire auprès des Allemands, ainsi que la victoire sociale-démocrate en Rhénanie-du-Nord-Westphalie vient de le montrer. Un sondage publié par la chaîne ZDF fin mai indiquait que 62% des Allemands approuvent une relance de la croissance financée par de la dette. Sigmar Gabriel semble en effet se rapprocher de Hollande, mais Thomas Oppermann, secrétaire du groupe SPD au Bundestag, a fermement rejeté les euro-obligations chères à Hollande et défend les politiques d’austérité en cours. Nous verrons prochainement dans quelle mesure le SPD entend rompre avec ces politiques et relancer la croissance. Une majorité des deux tiers sera nécessaire au parlement (rassemblant les deux chambres) pour adopter le pacte fiscal. Combien de députés sociaux-démocrates refuseront de voter un texte qui impose une « règle d’or budgétaire » ? Sauf retournement de situation très improbable, il n’y en aura aucun, ou un nombre insignifiant. Or, un vrai changement de cap passerait par une franche opposition à cette règle injuste et stupide.

ST  :  Cela fait longtemps que nous savons qu’une partie importante de l’électorat populaire qui votait pour la gauche s’est définitivement tourné vers l’extrême droite. Or, selon un rapport d’IPSOS après le premier tour des élections présidentielles, François Hollande a réussi à obtenir des scores importants au sein des couches populaires, des chômeurs et des bas revenus. Est-ce que vous pensez que les socialistes vont pouvoir renouer avec ces groupes qui jusqu’ici votaient pour le Front national ?

PM   :   Je suis en désaccord avec l’énoncé de votre question. Vous présentez le vote à des classes populaires vers l’extrême droite comme un donné ou un fait incontestable, alors qu’en réalité ce vote reste relativement marginal. En tout cas, le vote populaire pour l’extrême droite doit être qualifié et expliqué avec précaution. Il existe plusieurs niveaux de réponse. Si l’on regarde d’une part l’électorat ouvrier (blue-collar workers), notamment en France, on s’aperçoit qu’il participe très peu aux élections. Il y a environ 70% de cet électorat qui s’abstient de voter de manière permanente, un phénomène qui n’est pas sans rappeler l’abstentionnisme permanent d’une large majorité de la population noire aux États-Unis. Ce décrochage électoral s’est fait par paliers à partir des années 80. Jusque là, les ouvriers votaient davantage et ils votaient nettement en faveur de la gauche. Ensuite, il faut observer attentivement de quel électorat « ouvrier » il s’agit : est-ce un prolétariat industriel et urbain ou une population de PME en milieu plus rural? Sont-ce des travailleurs du secteur public ou du secteur privé? Est-ce une population syndicalisée ou sans aucun attachement syndical? Est-ce une catégorie à un certain niveau de prospérité ou des individus qui reçoivent le salaire minimum? On le voit, il y a diverses catégories ouvrières, alors que les sondages tendent à nous les présenter comme un groupe unifié. Les enquêtes qualitatives l’ont démontré par le passé : le Front national attire les catégories ouvrières les plus « dépolitisées » et a-partisanes; des individus qui sont économiquement soit très démunis, soit dotés d’un capital économique assez significatif. François Hollande (qui a recueilli la très grande majorité des voix ouvrières au second tour) et Jean-Luc Mélenchon ont davantage reçu le soutien des catégories ouvrières politiquement socialisées. La thèse de la droitisation de la classe ouvrière, très à la mode dans certains cercles de la « gauche libérale » n’est pas démontrée dans les faits. Quand les ouvriers votent, ils continuent dans leur grande majorité de voter à gauche.

 La social-démocratie est majoritaire parmi les classes populaires toutes les fois où elle préconise et met en œuvre des politiques qui répondent aux intérêts essentiels des catégories défavorisées (emploi, pouvoir d’achat, défense des services publics). Le PASOK a été lâché par son électorat populaire pour avoir accepté un mémorandum qui saigne à mort le peuple grec. Il a donc logiquement payé le prix de sa politique très droitière. Le SPD, le Labour britannique ou le PSOE ont perdu les élections pour avoir mené des politiques qui ont appauvri leurs peuples.

ST  :  A partir du « Non » au referendum du 2005 et jusqu’au très bon résultat obtenu par Marine Le Pen, mais aussi par Jean-Luc Mélenchon, nous assistons à une ferme implantation au sein des couches populaires du rejet de l’Europe, voire de l’euro, un phénomène qui ne se limite pas à la société française. Quelle pourrait être une stratégie adéquate au niveau du discours et du cadre programmatique pour que le PS et les socialistes européens puissent attirer ces électeurs?

PM   :   Une fois encore, je suis en désaccord pas l’énoncé de la question. Qu’il y ait une surenchère droitière au sein des partis conservateurs ou démocrates-chrétiens en Europe ne fait aucun doute (Merkel, Sarkozy, Berlusconi, Cameron, Rajoy, Monti). Cette droitisation des droites fait le lit de l’extrême-droite partout en Europe. La campagne droitière de Sarkozy lors de l’élection présidentielle est la clé du résultat de Marine Le Pen. Ce qui me frappe aussi au sein des droites européennes, c’est la référence très ambivalente à l’UE, au processus d’intégration, voire même à l’Europe en général. On sent chez de nombreux dirigeants conservateurs une espèce d’euroscepticisme de conviction; une froideur vis-à-vis de la notion d’Europe politique. L’Europe est pour eux un moyen et non un objectif politique. Pourquoi pas? Mais alors, il ne faut pas que cette droite euro-tiède vienne parler d’europhobie de gauche, alors que le rejet idéologique de l’UE n’a jamais été aussi minoritaire à gauche. Le « non de gauche » en 2005 en France a été interprété par les médias dominants comme un « refus de l’ouverture vers le monde », une « haine de l’Europe ». En réalité, il s’agissait d’un « non » d’opposition à une Europe des marchés et de la finance qui n’a amené que régression sociale et appauvrissement pour les peuples européens. Ni Jean-Luc Mélenchon du Front de gauche, ni Alexis Tsipras de Syriza ne sont favorables à une sortie de la zone euro. Ce sont des européens convaincus et déterminés. Mais ils se battent pour une Europe politique et démocratique; une Europe des peuples, et non une Europe des eurocrates sans visages. Ils souhaitent une Europe qui se préoccupe du « social »; une Europe qui instaure au niveau supranational les niveaux de protection et de bien-être social que les générations antérieures étaient parvenues à établir après la Deuxième guerre mondiale. Dans les deux cas, leur combat est profondément européen et populaire en Europe. C’est exactement ce qu’une social-démocratie digne de ce nom devrait faire : rompre avec trois décennies de double langage et de renoncement au niveau européen, au prétexte que l’UE se gouverne à 27, que c’est « complexe », que c’est la règne du consensus qui prédomine. Ce discours défaitiste est celui qui s’accommode de la dérive néolibérale de l’UE dans les faits. Les sociaux-démocrates ont constamment peur d’être « isolé » au sein des institutions communautaires. En réalité, l’Europe est l’extension supranationale du jeu politique national. Il faut donc que les partis et gouvernements sociaux-démocrates se battent, s’opposent et imposent leurs politiques toutes les fois que la situation leur est favorable. (Ce fut le cas entre 1997 et 2002, quand 12 des 15 pays de l’UE étaient dirigés par des partis sociaux-démocrates). S’ils ne se battent pas, la droite remportera la victoire et imposera ses politiques aux peuples.

La social-démocratie devrait privilégier deux pistes en Europe : d’une part, politiser les débats pour montrer aux Européens qu’il existe potentiellement une Europe de gauche, solidaire et démocratique, et une Europe de droite, celle du libre échange et du dumping social dirigée par la technocratie. L’erreur historique de la social-démocratie a été de continuer à vaguement parler la langue de la gauche réformiste, tout en acceptant, dans une large mesure, la conception et les politiques de l’Europe de droite. Blair et Schröder sont allés très loin dans la collaboration à une Europe de droite. Leurs partis ont payé cela au prix fort. Les nouveaux dirigeants de la social-démocratie devraient radicalement rompre avec la ligne de type « troisième voie ». Le voudront-ils? Le feront-ils? L’avenir nous le dira.

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 Source : Le Blog de Philippe Marlière – Médiapart, 01.06.2012

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