Hélène Frédérick – Derrière l’endettement étudiant

Un important conflit fait rage au Québec, qui a pour origine une hausse de 75 % des frais de scolarité universitaire. On connaît par cœur le discours justifiant ce type de mesure, aux Amériques, en zone euro ou ailleurs: c’est la crise, l’heure est à l’austérité, plus tard, plus tard, la remise en question de notre modèle économique, car le temps presse, la dette des États maintient plusieurs pays au bord du gouffre, on suit à en perdre haleine les aléas du moral des marchés, plus insondable mais, probablement, aussi fragile que le moral des ménages. On a demandé aux États d’opérer le sauvetage des banques, et de ce fait, encore une fois on privatise les gains, on nationalise les pertes. Les budgets adoptés sous la contrainte d’autres États craintifs de voir l’économie sombrer, invoquant le principe de responsabilité, commandent aux citoyens de faire leur «juste part», de se serrer la ceinture, d’en faire un peu plus. Ainsi, période d’austérité oblige, en mars 2011, sous l’autorité d’un gouvernement soupçonné de corruption reconduit de justesse, le ministère des Finances du Québec déposait son budget : afin de régler la délicate question du financement universitaire, celui-ci prévoyait de hausser les frais de scolarité de 325$ par an pendant cinq ans, à partir de l’automne 2012.
À quelques mois de l’entrée en vigueur de ces mesures visant à renflouer les caisses universitaires, dit-on, sans pénaliser ceux qu’on appelle les contribuables, déjà trop sollicités en ces périodes de coupes budgétaires, voilà qu’une bonne partie de la jeunesse québécoise a refusé de payer une part qui ne lui paraît pas si juste. La majorité des étudiants ont voté en faveur d’une grève qui depuis plus de 100 jours paralyse le système d’éducation collégial et universitaire et monopolise l’espace public voué au débat, espace qu’on avait sans doute depuis trop longtemps laissé vacant.
Lorsqu’après 82 jours de grève, le gouvernement de Jean Charest a finalement accepté d’entamer un dialogue avec les leaders des associations étudiantes qu’il avait jusque-là choisi d’ignorer, il a présenté comme un important compromis la proposition suivante : pour que l’éducation demeure accessible à tous, nous allons élargir le régime de prêts aux étudiants issus de la classe moyenne, ce régime qui jusqu’ici était réservé aux classes moins aisées. Pour le formuler plus clairement, aux associations étudiantes qui, pour débattre et chercher des solutions, demandaient simplement un moratoire, Jean Charest a répondu : élargissons l’endettement. Naturellement, la proposition a été rejetée, et ce faux compromis a eu pour effet de renforcer le mouvement contre la hausse, symbolisé par le carré rouge.
On pourrait s’étendre à l’infini sur le discours qu’on a vu émerger de la droite québécoise et de ses ramifications dans les médias, les arguments de responsabilité invoqués, les demandes d’injonction visant à neutraliser le vote étudiant et à forcer le retour en classe sans tenir compte de la position des professeurs appuyant massivement les étudiants, la brutalité policière et les centaines d’arrestations abusives au nom d’un retour à la paix sociale, la loi 78 adoptée le 18 mai dernier, dite loi spéciale, visant à restreindre le droit de manifester et affaiblir le pouvoir des associations étudiantes, etc.
Ne l’oublions pas, en usant de tous ces stratagèmes, le gouvernement en place, en défenseur d’un système néolibéral déjà en perdition veut nous faire avaler principalement une chose : l’idée d’un endettement des jeunes considéré comme une juste contribution en cette période d’austérité pré-programmée. En des mots plus crus, quelque part au sommet, là où politique et économie sont depuis trop longtemps confondus, on tente de nous faire croire que les étudiants (ou plus largement les citoyens) ne sont rien d’autre qu’une colonne de chiffres dont on attend un rendement. Et c’est cette vision marchande de l’éducation, voire de tout un système, voire de l’humain, que les jeunes québécois questionnent et rejettent aujourd’hui, et depuis plus de 100 jours, avec tous ceux qui les appuient et qui, encore hier soir, faisaient résonner leurs casseroles sur les trottoirs.

Je suis née en 1976 dans un petit village de Montérégie — qu’on me pardonne cette parenthèse personnelle qui servira, je l’espère, à illustrer mon propos. Ma génération a goûté au régime de prêts étudiants et s’en est trouvée très affaiblie. Au Québec et au Canada, il est permis de faire faillite pour avoir trop joué à la loterie, mais la loi [*] interdit la faillite pour avoir trop longtemps étudié. J’ai terminé, ou plutôt j’ai cessé mes études en 1999 avec une dette de 19 000 dollars et une dépression en bonne partie causée par cette précarité. Ayant échelonné le remboursement de mon prêt sur vingt ans (mon salaire ne m’aura pas permis d’assurer ma survie autrement qu’en y allant de paiements de 180 dollars par mois), j’aurai au final, en 2019, remboursé à mon institution financière la rondelette somme de 39 000 dollars. Je vous laisse le soin de déterminer qui est le gagnant de ce système à colonne de chiffres que l’État défend aujourd’hui, au Québec, à coups de matraque et de loi spéciale, adoptée à la sauvette afin de calmer ce qu’ils appellent un caprice d’enfant-roi.

J’ai souvenir d’avoir perdu le goût des études et de la vie dans le contexte de l’endettement. J’ai souvenir d’avoir consulté un psychologue en milieu universitaire, gracieusement offert, et de l’avoir entendu dire : mon but mademoiselle est de vous rendre fonctionnelle à l’université. J’ai souvenir d’avoir cessé pendant quelques années de croire au modèle universitaire en regard de ces conditions. J’ai souvenir d’avoir envié ces habitants de pays où l’éducation est réellement accessible à tous et ne vous sera pas imposée en boulet au pied pendant douze ou vingt ans. J’ai souvenir d’avoir souscrit à une assurance-vie à la demande de mon père, assurance qui lui éviterait de contracter ma dette s’il me prenait l’envie trop forte de mourir. Car les pauvres gens ont de ces préoccupations prosaïques : mon père survivant à peine de son métier d’artisan, ma dette l’aurait certainement acculé à la faillite. Enfin, contrairement à ceux qui n’auront d’autre choix que d’y laisser leur peau en bons sacrifiés de l’austérité, c’est heureux et c’est une chance : j’ai souvenir d’avoir choisi de me faire autodidacte plutôt qu’hara-kiri.
Les défenseurs de la hausse des frais de scolarité au Québec, inspirés par les membres du gouvernement en place, utilisent souvent cet argument qui nous égare et évacue un débat pourtant plus que nécessaire : le Québec est la province canadienne, et l’endroit en Amérique du Nord où les frais universitaires demeurent les moins élevés. Étrangement, on met plus d’énergie à asséner ce simple fait qu’à nous expliquer pourquoi il faudrait perdre cet avantage et ériger en modèles ces contrées où le fossé entre riches et pauvres est encore plus profond que chez nous.
Car en tentant d’éveiller notre sens de la responsabilité (celle de la fameuse juste part), il est une chose primordiale qu’on veut nous faire oublier. Endetter une population, qui plus est la jeunesse, c’est la bâillonner, c’est lui enlever la voix et lui enlever le goût de la connaissance. Endetter la jeunesse, c’est lui faire perdre la mesure de ses capacités à vivre et à s’exprimer, c’est produire des milliers de femmes et d’hommes inaptes à devenir et à contester car trop occupés à rembourser. En plus d’alourdir le fardeau des jeunes, par l’endettement, le gouvernement actuel cherche à réduire toute une population au silence, tout comme les régimes d’austérité cherchent actuellement à nous faire payer à coups de suicide au travail les excès d’une poignée d’hommes occupés à construire une tour d’ivoire qui restera pour nous tous à jamais hors d’atteinte. En ces jours de retour aux négociations entre gouvernement et associations étudiantes, espérons que, ici comme ailleurs, le vent de la contestation sera plus fort que le bâillon. Merci à vous étudiants de nous réveiller et de nous redonner une voix !

Hélène Frédérick.

Ecrivain née au Québec, ex-étudiante à crédit de et auteur aux éditions Verticales d’un premier roman, La Poupée de Kokoshka.

[*] Au cours de la deuxième moitié des années 1990, les modifications apportées à la Loi sur la faillite et l’insolvabilité (LFI) ont enlevé aux emprunteurs la possibilité d’acquitter leurs dettes d’études en faisant faillite si la faillite se produit dans les dix années suivant la fin de leurs études.  Ce changement fait en sorte que les obligations des étudiants demeurent après une faillite, même si d’autres dettes sont annulées. Cette période a récemment été réduite à sept ans, mais elle fait toujours l’objet d’un débat considérable. Les prêteurs l’appuient parce qu’elle améliore leurs chances d’être remboursés. Les étudiants, certains spécialistes de l’insolvabilité et certains universitaires ont contesté son bien-fondé. [Info ici même]
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Source : Pense-Bête, 30 Mai 2012
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