Eduardo Galeano – Voix du temps

De nationalité uruguayenne, Eduardo Galeano figure parmi les écrivains latino-américains contemporains les plus reconnus. A la fois journaliste et poète, conteur et historien, il consigne ici les saynètes d’un ordinaire oublié, et rappelle qu’une petite histoire en dit parfois autant qu’une longue analyse. De très beaux textes.

Le soleil. — Quelque part en Pennsylvanie, Anne Merak travaille comme assistante du soleil.

Du plus loin qu’elle se souvienne, elle a toujours occupé ce poste. Tous les matins, Anne lève les bras et pousse le soleil pour qu’il surgisse dans le ciel ; et tous les soirs, elle baisse les bras pour le coucher à l’horizon.

Elle était toute petite lorsqu’elle s’est attelée à cette tâche et elle n’y a jamais failli.

Il y a un demi-siècle, on l’a déclarée folle. Depuis, Anne est passée par plusieurs asiles, elle a été traitée par de nombreux psychiatres et a avalé d’énormes quantités de pilules.

Ils n’ont jamais pu la guérir.

Encore heureux.

Le banquier modèle. — John Pierpont Morgan était propriétaire de la banque la plus puissante du monde et de quatre-vingt-huit autres entreprises.

Comme c’était un homme très occupé, il avait oublié de payer ses impôts.

Il n’avait rien déclaré depuis trois ans, depuis la crise de 1929.

La nouvelle souleva la colère des foules ruinées par le krach de Wall Street et provoqua un scandale à l’échelle nationale.

Pour se débarrasser de son image de banquier rapace, l’homme d’affaires fit appel au responsable des relations publiques du cirque Ringling Brothers.

L’expert lui conseilla d’engager un phénomène de la nature, Lya Graf, une femme de 30 ans qui mesurait soixante-huit centimètres mais dont le visage et le corps n’avaient rien de ceux d’une naine.

Ainsi fut lancée une grande campagne de publicité dont le clou était une photo qui montrait le banquier assis sur un trône avec une tête de bon père de famille et tenant la femme miniature sur ses genoux. L’idée était de représenter le pouvoir financier protégeant le peuple en proie à la crise.

Ce fut un échec.

Cours de médecine. — C’est dans un cours de soins intensifs, à Buenos Aires, que Rubén Omar Sosa a étudié le cas de Maximiliana, la leçon la plus importante de toutes ses années d’études.

Un professeur a décrit la situation : doña Maximiliana, épuisée après une vie entière passée sans dimanches, était entrée à l’hôpital quelque temps plus tôt et, tous les jours, elle demandait la même chose :

— S’il vous plaît, docteur, pourriez-vous me prendre le pouls ?

Une légère pression des doigts sur le poignet, puis le médecin disait :

— C’est très bon. Soixante-dix-huit. Parfait.

— Ah, merci docteur. Et maintenant, est-ce que vous pourriez me prendre le pouls, s’il vous plaît ?

Et le médecin lui prenait le pouls une fois de plus et lui expliquait à nouveau que tout allait bien, que cela ne pouvait pas aller mieux.

La scène se reproduisait tous les jours. Chaque fois qu’il passait près de la chambre de doña Maximiliana, cette petite voix rauque l’appelait et lui tendait le bras, comme une brindille, encore et encore.

Lui, il obtempérait, parce qu’un bon médecin doit être patient avec ses patients, mais il se disait : Cette vieille est un peu casse-pieds, et il pensait : Il lui manque un boulon.

Ce n’est que des années plus tard qu’il comprit qu’elle demandait seulement que quelqu’un la touche.

Les mots. — Dans la jungle du haut Paraná, un camionneur me recommanda d’être prudent :

— Attention aux sauvages. Il y en a encore quelques-uns en liberté dans le coin. Heureusement, pas beaucoup. On a commencé à les enfermer dans des parcs zoologiques.

Il me parlait en espagnol. Mais ce n’était pas la langue qu’il parlait tous les jours. Le camionneur parlait guarani, la langue de ces mêmes sauvages qu’il craignait et méprisait.

Chose étrange, au Paraguay, on parle la langue des vaincus.

Encore plus étrange, les vaincus croient, continuent de croire, que les mots sont sacrés. Les mots qui mentent offensent ce qu’ils nomment, mais ceux qui disent vrai révèlent l’âme des choses. Les vaincus affirment que l’âme gît dans les mots qui la disent. Si je te donne mes mots, je me donne. La langue n’est pas un dépotoir.

Le marché global. — Des arbres couleur cannelle, des fruits dorés.

Des mains acajou enveloppent les graines blanches dans de grandes feuilles vertes.

Les graines fermentent au soleil. Puis, une fois déballées, à l’air libre, le soleil les sèche et leur donne doucement une couleur cuivrée.

Alors le cacao entame son voyage sur la mer bleue.

Pour passer des mains qui le cultivent aux bouches qui le mangent, le cacao est traité dans les usines de Cadbury, Mars, Nestlé ou Hershey’s, puis est mis en vente dans les supermarchés du monde : pour chaque dollar qui entre dans la caisse, trois cents et demi parviennent jusqu’aux villages d’où vient le cacao.

Richard Swift, un journaliste torontois, s’est rendu au Ghana, dans l’un de ces villages.

Il a visité les plantations.

Quand il s’est assis pour se reposer, il a sorti des barres de chocolat et avant même qu’il ait pu mordre dedans, une foule d’enfants curieux se pressait autour de lui.

Ils n’avaient jamais goûté à ça. Ils ont beaucoup aimé.

La naissance. — A l’hôpital public situé dans le quartier le plus cossu de Rio de Janeiro, on traitait un millier de patients par jour. Presque tous pauvres ou très pauvres.

Un médecin de garde raconta ceci à Juan Bedoian :

— La semaine dernière, j’ai dû choisir entre deux petites filles qui venaient de naître. Ici, il y a un seul respirateur. Elles sont arrivées en même temps, moribondes, et j’ai dû décider laquelle des deux allait vivre.

Ce n’est pas à moi de choisir, avait pensé le médecin, que Dieu en décide.

Mais Dieu n’avait soufflé mot.

Quelle que fût sa décision, le médecin commettrait un crime.

S’il ne faisait rien, il en commettrait deux.

Ce n’était pas le moment de tergiverser. Les petites étaient au seuil de la mort, elles avaient commencé à quitter ce monde.

Le médecin ferma les yeux. L’une fut condamnée à mourir, l’autre à vivre.

Main-d’œuvre. — Mohammed Ashraf ne va pas à l’école.

Du lever du jour au lever de la lune, il coupe, découpe, perfore, monte et coud les ballons de foot qui sortent du village pakistanais d’Umarkot et roulent vers les stades du monde entier.

Mohammed a 11 ans. Il fait ce travail depuis qu’il en a 5.

S’il savait lire, et s’il savait lire l’anglais, il comprendrait ce qui est écrit sur les étiquettes qu’il appose sur chacune de ses œuvres : Ce ballon n’a pas été fabriqué par des enfants.

A contre-courant. — Les idées de l’hebdomadaire Marchaaffichaient une certaine propension au rouge, mais les finances du journal, elles, étaient carrément dedans. Hugo Alfaro, qui en plus d’être journaliste assumait la fonction de gestionnaire et accomplissait la tâche malsaine de payer les comptes, ne sautait de joie qu’en quelques rares occasions :

— Ça y est, on a de quoi payer le prochain numéro !

L’espace publicitaire avait été vendu. Tout au long de l’histoire universelle du journalisme indépendant, on a célébré ce genre de miracle comme une preuve de l’existence de Dieu.

En revanche, Carlos Quijano, le directeur, blêmissait. Quelle horreur : il n’y avait pas pire nouvelle que cette bonne nouvelle. Si publicité il y avait, il fallait lui sacrifier une voire plusieurs pages, et chaque petit bout de page représentait un espace sacré et essentiel pour contester les certitudes, faire tomber les masques, secouer les paniers de crabes et s’assurer que demain ne fût pas seulement un autre nom pour aujourd’hui.

La dictature militaire qui s’abattit sur l’Uruguay mit un terme aux trente-quatre ans d’existence de Marcha, ainsi qu’à quelques autres folies.

La prison. — En 1984, Luis Niño inspecta la prison de Lurigancho à Lima pour le compte d’un organisme de défense des droits humains.

Il s’enfonça dans ces solitudes entassées et tâcha, tant bien que mal, de se frayer un chemin parmi les prisonniers nus ou vêtus de haillons.

Puis il demanda à parler au directeur de la prison. Comme ce dernier était absent, ce fut le chef des services médicaux qui le reçut.

Luis expliqua qu’il avait vu des prisonniers agoniser, vomir du sang, beaucoup d’entre eux étaient bouillants de fièvre et rongés de plaies, mais il s’étonnait de n’avoir pas vu un seul médecin. Le chef lui expliqua :

— Nous, les médecins, nous n’intervenons que lorsque les infirmiers nous appellent.

— Et où sont les infirmiers ?

— Nous n’avons pas le budget pour en engager.

L’assaillant assailli. — En Amérique latine, les régimes militaires faisaient brûler les livres subversifs. Dans les démocraties d’aujourd’hui, ce sont les livres de comptabilité que l’on brûle. Les dictatures militaires faisaient disparaître des personnes. Les dictatures financières font disparaître de l’argent.

Un jour, les banques d’Argentine ont refusé de restituer leur argent à leurs clients.

Norberto Roglich avait mis toutes ses économies à la banque pour éviter que les rats ne les rongent ou que les voleurs ne les volent. Quand il s’est fait braquer par la banque, don Norberto était très malade, parce que les années ne viennent jamais seules et que sa retraite ne suffisait pas à payer les médicaments.

Il n’avait pas le choix : désespéré, il est entré dans la forteresse financière et, sans demander la permission à qui que ce soit, il s’est frayé un chemin jusqu’au bureau du gérant. Dans son poing, il tenait une grenade :

— Vous me rendez mon argent ou je nous fais tous sauter !

La grenade était en plastique mais elle a accompli le miracle : la banque lui a rendu son argent.

Après, on l’a mis en prison. Le procureur a requis seize ans de prison. Pour don Norberto, pas pour la banque.

L’information globale. — Quelques mois après la chute des tours, Israël a bombardé Jénine.

Du camp de réfugiés palestiniens il n’est plus resté qu’un gigantesque trou rempli de morts écrasés sous les décombres.

Le cratère de Jénine était aussi profond que celui des tours de New York.

Pourtant, en dehors des survivants qui ont fouillé les décombres pour retrouver leurs proches, qui l’a vu ?

Fabriques. — Nous étions en 1964 et l’hydre du communisme international ouvrait grand ses sept gueules pour dévorer le Chili.

L’opinion publique était bombardée d’images d’églises en feu, de camps de concentration, de chars russes, d’un mur de Berlin en plein milieu de Santiago et de guérilleros barbus qui enlevaient les enfants.

Il y eut des élections.

La peur triompha et Salvador Allende fut battu. Pendant ces moments douloureux, je lui demandai ce qui l’avait le plus blessé.

Allende me raconta ce qui s’était passé juste à côté, dans une maison du quartier de Providencia. Une femme qui s’éreintait à travailler comme cuisinière, femme de ménage et nourrice en échange d’un maigre salaire avait mis tous ses vêtements dans un sac en plastique qu’elle avait enterré dans le jardin de ses patrons pour que les ennemis de la propriété privée ne la dévalisent pas.

par Eduardo Galeano, décembre 2011

Ecrivain uruguayen. Ce texte est extrait de son dernier ouvrage traduit en français, Les Voix du temps, Lux, Montréal, 2011.
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