Jérôme Anciberro – Le retour de Roosevelt ?

ANALYSE – « Comme des somnambules, nous marchons vers la ca­tastrophe. » Cette phrase d’Edgar Morin ouvre, avec d’autres tout aussi inquiétantes, le dernier livre-manifeste que l’économiste Pierre Larrouturou consacre à la crise économique dans laquelle nous baignons depuis 2008. Avec son collectif Rossevelt 2012, il promeut plusieurs réponses autre que l’austérité à celle-ci.

C’est plus grave que ce qu’on vous dit… mais on peut s’en sortir ! : le titre de l’ouvrage semble raisonnablement optimiste. Ce livre de Pierre Larrouturou présente, outre un diagnostic (sans concession) de la situation, quinze mesures urgentes pour une sortie de crise. Ces quinze mesures sont portées par le collectif Roosevelt 2012, lequel rassemble une soixantaine de personnalités aussi diverses que l’incontournable Stéphane Hessel, la philosophe Dominique Meda, l’ancien Premier ministre Michel Rocard, les économistes Jean Gadrey, Gaël Giraud ou Claude Alphandéry, et même l’ex-footballeur international Lilian Thuram…

Le retour de Roosevelt ?   Copyright : DRPlus de 27 000 personnes ont déjà signé le manifeste de ce collectif. La figure tutélaire de Franklin D. Roosevelt (1882-1945), 32e président des États-Unis, est là pour rappeler que la volonté politique peut être payante. En 1933, tout juste arrivé au pouvoir, Roosevelt fit adopter en trois mois plus de réformes que son prédécesseur Herbert Hoover en quatre ans. Comme le rappelle Pierre Larrouturou, le but du nouveau Président américain n’était pas à l’époque de « rassurer les marchés financiers », mais bien de les dompter. Depuis, l’eau a coulé sous les ponts, beaucoup de données ont changé. Mais la leçon générale – dépasser ses peurs, dire la vérité aux citoyens et agir – demeure.

UNE CRISE DE PLUS ?

« Après quarante ans de crise, le mot « cri­se » lui-même est complètement galvaudé », se désole Pierre Larrouturou. Certains continuent de croire que celle que nous vivons depuis 2007 n’est qu’une parenthèse qui va bientôt se refermer et que la vie va reprendre comme avant. À force de la gérer depuis tout ce temps, une partie de nos élites a fini par croire qu’on peut vivre indéfiniment en état de crise sans jamais subir de rupture, de décrochage ou d’effondrement.

« Ils ont oublié qu’une maison dont les poutres sont rongées depuis quarante ans par des termites peut s’effondrer en quelques minutes. » Le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mervyn King, a pourtant expliqué l’automne dernier que « la prochaine crise risqu[ait] d’être plus grave que celle de 1930 ». Jean-Pierre Jouyet, le président de l’Autorité des marchés financiers, a quant à lui tout bonnement évoqué le « risque d’un effondrement de l’ensemble du système économique mondial ».

LE MYTHE DE LA CROISSANCE

Que se passe-t-il ? On constate que la croissance économique stagne et que de plus en plus de gens, voire désormais des États entiers, se retrouvent confrontés à des situations inextricables mêlant baisse des revenus, endettement, précarité… « Cela fait trente ans qu’on nous dit que la croissance va revenir, explique Pierre Larrouturou. Tous les Premiers ministres, de droite comme de gauche, nous font le coup. Quelques mois difficiles à passer et hop ! la croissance revient. C’est de la pure pensée magique.

De fait, la croissance ne revient pas, ou de manière très sporadique. Et elle ne peut pas revenir dans l’état actuel du système économique mondial. Soyons clairs : les prévisions de croissance sur lesquelles s’appuient aussi bien le PS que l’UMP sont parfaitement fantaisistes. Tout le monde le sait. Mais on continue à faire semblant d’y croire. »

POURQUOI CETTE FAIBLE CROISSANCE ?

Parce que nous sommes pris dans un double piège, celui du chômage et de la précarité. Ce qui tue la croissance, assure Pierre Larrouturou – qui fait ici abstraction de la question écologique, fondamentale, mais qui soulève d’autres problèmes – ce sont les inégalités de revenu. Il y a trente ans, dans les pays occidentaux, la part des salaires dans la valeur ajoutée des entreprises était d’environ 67 %. Elle est aujourd’hui de 57 %. Dans la zone euro, pour reprendre les termes de Patrick Artus, directeur des études de Natixis, les entreprises prennent chaque année l’équivalent de 1% du PIB dans la poche de leurs salariés en plus de ce qu’elles ont fait l’année précédente.

On assiste à un transfert colossal de la part des salaires vers le capital (les actionnaires). Les sommes ainsi captées ne servent ni à la consommation des ménages, ni à l’État via la TVA, ni aux caisses de retraite, ni à la sécurité sociale en général : elles vont alimenter les marchés financiers et sont finalement accaparées par un tout petit nombre d’individus. De nombreuses études montrent que ces sommes ne vont pas non plus à l’investissement ou à la recherche. L’Europe s’épuise à trouver quelques centaines de milliards pour sauver la Grèce, tandis que la fortune cumulée des 0,2 % des plus riches de la planète s’élève à 32 000 milliards…

La question n’est pas que morale, elle est aussi bêtement économique. À partir d’un certain niveau de revenu, on ne dépense plus qu’une part minime de sa fortune. Si l’on gagne 1 500 euros par mois, il y a de fortes chances qu’on dépense toute cette somme pour se loger, se nourrir, s’habiller, éventuellement profiter de quelques loisirs. En d’autres termes : tout cet argent alimente la machine économique et donc la croissance. Ce n’est pas le cas lorsqu’on gagne beaucoup plus, même avec un train de vie important.

Pour continuer à faire fonctionner la machine économique dans ces conditions d’inégalité, la seule solution est de passer par l’endettement, aussi bien des ménages que des États. Et c’est bien ce qui s’est passé. Ce qu’on n’a pas donné par le salaire ou les impôts, on l’a donné par la dette. Les principaux bénéficiaires du système n’ont pu en jouir sur un temps aussi long ( au moins trois décennies ) que parce qu’ils encourageaient dans le même temps les ménages et les États à s’endetter, dans une fuite en avant parfaitement irresponsable.

Une bonne nouvelle toutefois dans ce tableau horrifique : le fonctionnement pervers de ce système ne relève pas de la fatalité ou de la « loi naturelle » de l’économie. Il est le fruit de décisions politiques. Celles qui ont été prises au début des années 1980, notamment aux États-Unis sous la présidence de Ronald Reagan. Jusque-là, rappelle Pierre Larrouturou, « l’économie n’avait pas besoin de dette pour croître régulièrement car des règles collectives assuraient une progression régulière des salaires et un partage équitable entre salariés et actionnaires. Ce « compromis fordiste » a permis aux États-Unis de connaî­tre trente ans de prospérité. Sans dette, ni dette privée, ni dette publique ».

À l’arrivée de Reagan, les néolibéraux baissent les impôts des plus riches et des entreprises, ce qui accroît la dette publique. La dette (publique et privée) augmente d’autant plus que les politiques de dérégulation de l’économie, et notamment du marché du travail, amènent une plus grande précarité et la baisse de la part des salaires. « C’est à partir de là que des millions d’Américains vont s’endetter pour maintenir leur niveau de vie. »

Ce sont des décisions politiques au sortir de la Seconde Guerre mondiale qui ont permis la mise en place d’un système à peu près vertueux : celui des Trente Glorieuses. Ce sont des décisions politiques qui ont instauré le système néolibéral qui est arrivé aujourd’hui à bout de souffle. Tout semble donc indiquer que ce sont aussi des décisions politiques qui pourraient nous sortir de l’ornière. La formule générale de ces décisions est simple : la justice sociale n’est pas un luxe en temps de crise, c’est la condition sine qua non d’une sortie de crise.

L’URGENCE

Le diagnostic est établi. Mais avant de lancer le traitement, il convient de prendre la mesure de l’urgence. Deux bombes menacent en effet d’exploser : l’une est américaine, l’autre chinoise.

LE POIDS DE LA DETTE AMÉRICAINE

Aux États-Unis, la dette totale (privée et publique) dépasse les 350 % du PIB. Et le pays a beau s’endetter de plus en plus pour injecter cet argent dans le circuit économique, le taux de croissance stagne. « La première économie mondiale est comme une voiture qui aurait besoin d’un litre d’huile tous les 300 mètres. » En janvier de cette année, Barack Obama a obtenu de relever de 1 200 milliards de dollars le plafond de la dette autorisée.

Qu’en sera-t-il en 2013 ? La fuite en avant n’est plus possible. À ce rythme arrivera forcément un moment où le pays sera en incapacité de rembourser ses dettes. Les conséquences ? Les fonctionnaires ( dont les policiers, les militaires… ) ne pourront plus être payés, l’économie du pays tombera dans une récession majeure, la valeur des bons du Trésor américain s’effondrera et, par contagion, les finances des pays qui en possèdent, c’est-à-dire à peu près tous, et notamment la Chine… La Chine qui est, nous assure Pierre Larrouturou, « le pays le plus instable de la planète »…

L’INSTABILITÉ CHINOISE

« Ce qui assure le plus la robustesse de l’économie d’un pays, c’est ce qu’on appelle la “ consommation des ménages ” », exp­lique-t-il. Celle-ci représente à peu près 60 % du PIB en Europe ou en Inde, 70 % aux États-Unis mais seulement… 28 % en Chine. Tout simplement parce les inégalités de revenus sont énormes dans ce pays. On s’extasie devant les jeunes millionnaires chinois qui donnent une image dynamique et prospère du pays, mais on oublie qu’une partie très importante de la population chinoise vit avec moins de un dollar par jour.

Voilà pourquoi la Chine est tellement dépendante de ses exportations : parce qu’une grande part de sa population ne peut pas consommer.
En 2009, en raison de la récession en Occident, les exportations chinoises se sont effondrées. Le gouvernement chinois a poussé les banques à accepter toutes les demandes de crédit pour relancer l’investissement et maintenir la croissance. On a investi partout, par exemple dans l’immobilier : on a construit, construit… jusqu’à ce que les prix de l’immobilier commencent à chuter. Les ventes de logement ont baissé de 25 % en Chine en janvier et février… La bulle immobilière chinoise est donc en train d’éclater.

On a vu ce que cela a donné en Espagne, où le taux de chômage est aujourd’hui de 24,4 % et où l’insatisfaction sociale se donne bruyamment à entendre. Il y a pourtant quelques filets sociaux dans ce pays ( assurance chômage, sécurité sociale… ). Ce n’est pas le cas en Chine. En bon démocrate, M. Zapatero a lâché le pouvoir et a passé la main. Les dirigeants chinois n’en sont peut-être pas encore là. Ce dont on est en revanche certain, c’est que les dépenses militaires chinoises ont augmenté de 189 % de 2000 à 2010. Le budget de la défense était de 119 milliards de dollars en 2011 et on annonce qu’il pourrait atteindre 238 milliards en 2015.

Or, tout historien sait que la guerre est une solution relativement classique en cas d’incapacité à résoudre une crise sociale d’ampleur. On trouve ainsi un exutoire aux tensions intérieures et on ressoude l’unité nationale face à un ennemi commun. L’agitation nationaliste face à Taïwan est peut-être plus sérieuse qu’on ne croit…

C’est plus grave que ce qu’on vous dit… mais on peut s’en sortir ! Pierre Larrouturou, Éd. Nova, 112 p., 3 €

Guerre d’influence

Quand éclate en 2007-2008 la crise des subprimes, à peu près tout le monde s’accorde à qualifier ce moment de « crise du capitalisme ». Le maître mot, à gauche comme à droite, est  régulation ». Quelques mesurettes sont prises qui se résument, si l’on en croit l’économiste
Joseph Stiglitz, à « déplacer les fauteuils sur le pont du Titanic », mais qui font l’unanimité parmi les dirigeants de ce monde gagnés à la cause régulatrice. Mais depuis un an, à l’occasion de la crise grecque, où l’État hellène a montré quelques déficiences, les néolibéraux qui faisaient profil bas depuis quatre ans reviennent à l’attaque. On explique à nouveau que tous les problèmes viennent de l’État dépensier… Des tribunes, des articles sont publiés. Les banques privées mettent la pression et tentent d’imposer leurs « solutions ». Un retournement remarquable qu’il convient de garder à l’œil.

Source : Témoignage Chrétien, 5 Mai 2012

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