Henri Pena-Ruiz – A gauche sans complexe



Le moment est venu pour une gauche décomplexée de relever la tête, d’assumer son héritage, d’oser la politique qui fait sa raison d’être. Une politique refondée par le partage du savoir et de la richesse, par l’alliance généreuse de la culture et de l’engagement pour la justice sociale, pour la responsabilité écologique, pour une citoyenneté propre à redonner la parole au peuple. Jean-Luc Mélenchon a donné le bel exemple d’une telle refondation, à mille milles des préjugés de la classe dominante et de la trivialité d’un gouvernement qui n’a pas hésité à pêcher en eaux troubles en inventant l’abjection du « ministère de l’immigration et de l’identité nationale ». Le président sortant joue désespérément sur la peur et désigne à la vindicte collective une partie de la population pour susciter un vote en conséquence. Une dérive honteuse, qui montre jusqu’où peut aller la conjonction de l’addiction au pouvoir et d’une politique obscurantiste, tournée vers les seuls privilèges des puissances dominantes. 

Aujourd’hui, toute la gauche peut et doit se retrouver unie pour mettre un terme au dévoiement de la République par Nicolas Sarkozy, et pour ouvrir de nouvelles perspectives aux victimes d’une crise qui n’a rien de fatal. « No alternative », disait la dame de fer en brisant la grève des mineurs britanniques. Si, une alternative existe. Là où la droite dépourvue de tous scrupules s’invente un choc des civilisations pour agiter des épouvantails, la gauche doit reprendre à son compte la célèbre devise de Fourier : on mesure le degré de civilisation d’une société au sort qu’elle réserve aux plus démunis. L’égalité des sexes, l’humanisation du travail, la lutte contre le chômage, la démocratisation de l’accès à la culture, entre autres, prennent leur place dans l’émancipation individuelle et collective. A l’inverse, le capitalisme pudiquement rebaptisé libéralisme détruit brutalement toutes les solidarités. Marx disait de lui qu’il noie tout « dans les eaux glacées du calcul égoïste » (Manifeste du Parti communiste, 1848).

La droite agit sans complexe. Elle fait sa politique. Elle impose son langage. La gauche décomplexée doit lui opposer les ressources de la culture, de l’imagination, de la fraternité dans les luttes pour un monde plus juste. On n’en peut plus de ce capitalisme « qui produit la richesse en créant la misère » (Victor Hugo, Melancholia). La bataille des idées doit contester l’hégémonie idéologique de  l’ultralibéralisme et elle passe par celle des mots. La droite n’a pas eu peur d’appeler les droits sociaux assistanat, de suggérer que les chômeurs sont responsables de leur situation, de briser les services publics en prétendant l’Etat trop pauvre pour les assumer. Elle a détruit graduellement l’école publique par une privatisation rampante baptisée « libéralisation ». Dans le même temps, des fonds publics énormes ont été mis à la disposition des banques qui ont spéculé sans scrupule. Qui assiste qui ? La droite a substitué la charité à la justice, parlé de laïcité ouverte ou positive pour faire de la religion politisée le supplément d’âme d’un monde sans âme. On se souvient des propos discriminatoires du Président  actuel : « la république a besoin de croyants ». Dans les faits, elle a beaucoup plus de pauvres, auxquels invitation est faite de rêver d’un au-delà de compensation. Triste bilan.

Il est grand temps aussi de réfuter les réécritures de l’histoire qui procèdent par amalgame et voudraient nous convaincre que toute vision socialiste ou communiste du monde relève nécessairement du totalitarisme. Car enfin Marx n’est pas Staline pas plus que Jésus-Christ n’est Torquemada. Et nul ne peut oublier que des représentants du prétendu libéralisme disaient à la veille de la seconde guerre mondiale « plutôt Hitler que le Front Populaire ». Nul ne peut oublier non plus que Salvador Allende est tombé sous les balles de factieux aidés par la CIA, organisme de la plus grande nation capitaliste du monde. Bref, la gauche n’a nulle leçon à recevoir de ceux qui aujourd’hui se drapent dans les plis de la démocratie dite libérale pour aggraver les injustices sociales les plus ravageuses, véritable paradoxe au regard des immenses possibilités ouvertes par le progrès scientifique et technique. Quant aux adeptes d’une Europe arrimée à son seul héritage chrétien, il faut leur rappeler que les droits conquis n’en sont pas le produit spontané, mais le résultat de luttes mémorables. C’est dans l’Occident judéo-chrétien que furent inventés les croisades, les bûchers de l’Inquisition, l’Index des livres interdits, les pogromes antisémites qui stigmatisaient le peuple dit déicide, la police de la pensée qui tua Giordano Bruno et condamna Galilée. La tradition des opprimés fut celle de la résistance, et c’est d’elle que sont nées les conquêtes de l’émancipation.

La gauche n’a pas à rougir de son histoire. Il faut en finir avec les complexes et les reniements qu’ils entraînent. Qui a défendu l’émancipation politique du peuple ? Ceux qui siégèrent à gauche dans l’Assemblée constituante le 28 août 1789. Qui a amorcé l’émancipation laïque tournée non contre la foi religieuse mais contre son instrumentalisation politique, source d’oppression et d’obscurantisme ? Qui a conçu l’instruction publique, destinée à « rendre la raison populaire », selon le mot de Condorcet, pour un exercice éclairé de la citoyenneté ? L’Ecole publique, laïque, est la seule école de liberté : la liberté enseigne et y est enseignée. Elle apprend aux élèves et aux futurs citoyens et travailleurs à se passer de maître. Qui a redéfini la nation dans un sens universaliste comme patrie du vivre ensemble selon le droit, en lieu et place d’une nation fondée sur des particularismes sources d’exclusion ? Qui a lutté sans relâche pour des droits sociaux susceptibles de donner chair et vie aux droits politiques ? Qui a défendu d’abord le capitaine Dreyfus victime de la calomnie antisémite ? Certes, la gauche n’a pas le monopole de valeurs qui se sont universalisées grâce à elle. Mais son rôle éminent dans l’histoire ne saurait être tu, ni trahi sous prétexte d’adaptation. Aujourd’hui, dans un contexte de crise systémique du capitalisme, la gauche doit se ressaisir pour offrir au mouvement social une authentique perspective d’alternative à ce monde d’insolente injustice.

C’est aussi à propos de l’Europe que la gauche peut et doit se ressaisir, au lieu de nier ses valeurs propres en se ralliant à un processus qui leur tourne le dos. Victor Hugo avait rêvé de ce qu’il appelait les Etats Unis d’Europe. Une belle idée trahie et détournée. Le poète jugeait nécessaire un véritable internationalisme, qui unirait les peuples par la culture, le transfert résolu des budgets d’armement vers le progrès social, le plein emploi, la création de services publics de santé, de culture et d’éducation. Il ne pensait pas que l’union des peuples devait s’accomplir par l’imposition du credo capitaliste, la mise en concurrence des classes ouvrières, le triomphe du moins disant en matière de droits sociaux. Tout au contraire. Quant à Hans Kelsen, un des grands juristes inventeurs du droit international, il ne visait que l’état de droit dans les rapports entre les nations, et non tous les domaines de la vie économique et sociale. On a détourné son œuvre en en faisant une machine de guerre contre les souverainetés populaires. On a instrumentalisé le bel idéal de paix et de concorde pour en faire le paravent d’une normalisation strictement adaptée aux exigences du capitalisme. On a vidé le sens de la citoyenneté démocratique pourtant mise en avant comme valeur essentielle de l’Europe. Le peuple est dessaisi de son pouvoir par la multiplication des décisions confiées à des experts sans légitimité politique. Le prétendu caractère apolitique des choix économiques est devenu l’une des plus grandes mystifications qui soient. Il sert à fataliser les licenciements, à masquer les rapports de force qui règlent en réalité le cours des choses, bref à désarmer idéologiquement les victimes de cette glaciation financière qui se donne comme inévitable. Le Dieu Marché, nouvelle idole, vient pourtant de tomber de son piédestal. Et la fameuse main invisible chère à Adam Smith, sensée assurer comme par miracle le triomphe de l’intérêt général par la conjonction des égoïsmes particuliers, s’est mise à trembler au point de faire vaciller tout le système ! Quant aux autres Dieux, non ceux de religions désintéressées qui n’engagent que leurs adeptes, mais ceux de nouveaux cléricalismes qui entendent reconfessionnaliser la sphère publique, ils proposent leurs services pour substituer l’espérance théologale de Nicolas Sarkozy et de Benoit XVI à l’espoir d’un monde meilleur ici-bas. C’est à l’échelle de toute l’Europe voire de la Terre entière que se met en place ce couplage bien connu d’un monde sans âme et d’un supplément d’âme qui laisse en l’état les ressorts de la détresse.

C’est à tout cela qu’il faut opposer des choix radicalement nouveaux, tant pour la France que pour l’Europe. Il faut d’abord réaffirmer politiquement la souveraineté populaire, par une sixième république, laïque et sociale, vecteur de citoyenneté authentique. L’Europe qu’on nous a construit est en fait un déni de citoyenneté. Il faut la refonder. Cesser de laisser amalgamer souveraineté populaire et nationalisme étroit. Rappeler que la Révolution française a rendu possible l’harmonie entre le patriotisme et l’internationalisme. Comme le rappelait le poète Louis Aragon parlant de l’Internationale comme hymne du résistant antinazi (in Ballade de celui qui chanta dans les supplices) :

                          « Une autre chanson française

                              À ses lèvres est montée

                              Finissant la Marseillaise

                              Pour toute l’humanité »

 Il faut réaffirmer la laïcité, sans adjectif. Pas seulement la liberté de conscience, mais aussi la stricte égalité de droits de tous les citoyens, sans distinction de conviction, et la dévolution de la puissance publique au seul intérêt général. L’argent public a une origine universelle. Sa destination doit l’être également. Jaurès supprime le budget des cultes pour mieux promouvoir les retraites ouvrières. L’action de la puissance publique ne doit viser que le bien commun à tous. Il ne faut pas défendre la seule égalité des religions, mais celle, universelle, de toutes les options spirituelles. La République n’a pas plus à financer publiquement des lieux de culte qu’à consacrer l’argent public aux écoles privées. Cet argent fait cruellement défaut à l’école publique, seule école libre car elle n’est soumise à aucun prosélytisme ni à aucun intérêt particulier. En assurant à tous, divers croyants, athées, et agnostiques, l’accès aux soins, à l’éducation et à la culture, au logement social, la République laïque et sociale joue pleinement son rôle tourné vers l’universel. N’ayant pas à payer pour ces biens de première nécessité, les croyants pourront d’autant mieux se cotiser librement pour financer leurs cultes respectifs. Quant aux tenants des autres options spirituelles, ils pourront également consacrer leurs ressources au type de vie spirituelle de leur choix. Au couplage d’un État privé de son rôle social avec la charité encouragée comme substitut de la justice il est possible de substituer le couplage d’une république sociale et laïque avec une vie spirituelle libérée de toute tutelle. A la formule de Margaret Thatcher, celle de Jean Jaurès. Nicolas Sarkozy a fait tout le contraire.

Il est grand temps de reconstruire les services publics, en rappelant que l’accès égalitaire aux biens de première nécessité est une exigence de justice et même de civilisation. Dans la distinction insidieuse du service au public et du service public, ou encore par la promotion du SIEG (service d’intérêt économique général) dans le Traité européen rejeté par le peuple français, c’est à l’évidence l’économie qui prime sur le social. Au nom de la bonne gestion des deniers publics, l’idéologie libérale efface les finalités sociales et détruit une conquête décisive pour l’humanisation de la société. Ce glissement détruit un système social sous prétexte de le rentabiliser. Fallait-il ne construire de voies ferrées et de lignes électriques que là où il était rentable de le faire ? Et les soins administrés à un blessé doivent-ils être proportionnels à ses ressources? A l’opposé du centralisme géographique et administratif, le rôle régulateur de l’Etat repose sur l’idée d’une centralité sociale républicaine, qui recouvre la solidarité de toutes les régions et de tous les citoyens, et l’organise par l’impôt redistributeur.

Quant à la loi qui tempère le rapport de force, il faut la défendre devant les dangers du contrat particulier qui l’entérine. C’est bien pourquoi les syndicats ouvriers ont pleinement raison de défendre ce principe républicain et social contre le rêve à voix haute du Medef de revenir au capitalisme sauvage du dix-neuvième siècle. Voyez la terrible vision de la jungle capitaliste par Madame Parisot : « La santé et l’amour sont précaires : pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? » On peut remarquer d’ailleurs que les exploiteurs, si férus de contrat local, n’hésitent pas à invoquer la concurrence mondiale face à des travailleurs qu’ils voudraient ainsi isolés et à leur merci. Il faut briser la dictature des lois supposées de l’économie, en rappelant qu’il n’existe pas de pure économie, et que toute économie a forcément des implications écologiques et sociales. D’où la réaffirmation du code du travail, afin de responsabiliser l’initiative économique. Les droits sociaux ne sont pas une Providence. Ni le souci l’homme ni celui la nature ne doivent être les résidus facultatifs de la frénésie de profit. Promouvoir l’écologie sociale à la fois comme préservation de la dialectique positive homme-nature et comme responsabilisation sociale de toute activité économique est aujourd’hui une urgence.

L’espoir est là, dans le refus de  l’obscurantisme et de l’exploitation capitaliste « qui épuise le travailleur mais aussi la terre » (Marx). En ces temps de grisaille et de désespérance collective, rappelons une devise célèbre, plus actuelle que jamais. Dans la Conclusion du Rapport présenté à la Convention au nom du Comité de Salut Public le 3 mars 1794 (13 Ventôse An II), Saint Just déclare : « Le bonheur est une idée neuve en Europe ». Et Paul Eluard lui fait écho : « Il ne faut pas de tout pour faire un monde ; il faut du bonheur et rien d’autre. »

Monsieur Sarkozy, au revoir.

Henri Pena-Ruiz

Source : Médiapart. 03.05.2012


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