Antoine Reverchon – Indépendants précaires & Hyperprécaires

 

Un vote surprise ? Un vote de crise, que tous les indicateurs sociaux à notre disposition avaient pourtant annoncé.

Entre septembre 2008 et février 2012, le nombre de demandeurs d’emploi inscrits depuis un an ou plus est passé de 980 000 à 1,6 million, la durée moyenne d’inscription des sortants du chômage est passée de 195 à 250 jours.

D’autres données sont plus anciennes ou partielles, signe que l’outil statistique n’est guère sollicité pour traiter l’urgence, mais la tendance est là. Entre 2008 et 2010, le taux de chômage des travailleurs non qualifiés est passé de 12,7 % à 16,1 %. Cette année-là, 8,2 millions de Français vivaient sous le seuil de pauvreté (60 % du salaire médian), 330 000 de plus qu’en 2007.

De 2002 à 2009, la population disposant de moins de 40 % du revenu médian a augmenté de 43 %. Entre 2010 et 2011, le nombre de personnes demandant de l’aide aux équipes du Secours catholique a augmenté de 45 %, etc.

MÉTAPHORE DU TITANIC

Il est dès lors difficile d’échapper, avec ou sans lunettes 3D, à la métaphore du Titanic, désormais centenaire. Pendant que, sur le pont, on discute de la meilleure façon pour les gouvernements de rassurer les marchés, pour les Etats de rembourser leurs créanciers, pour les institutions internationales de sauver les banques, dans les soutes, l’iceberg de la crise déchire le corps social.

Il est vrai que les indicateurs le plus souvent évoqués sont restés plutôt rassurants, surtout par rapport à nos voisins irlandais, espagnols ou grecs : le taux de chômage moyen a été contenu aux alentours de 10 %, le « risque de pauvreté et d’exclusion sociale », tel que défini par Eurostat, est passé de 18,8 % à 19,3 % entre 2006 et 2010… Nous sommes loin de la plongée abyssale de la crise des années 1930.

L’histoire qui devait s’écrire aurait donc dû être la suivante. Après le krach de l’automne 2008, les Etats ont, sagement, évité le scénario du krach de 1929 en injectant dans l’économie 5 000 milliards de dollars (3 776 milliards d’euros) de déficits budgétaires publics supplémentaires sur les deux années suivantes.

Les amortisseurs sociaux de l’Etat-providence ont permis aux plus démunis et aux nouvelles victimes de la crise de tenir la tête hors de l’eau. Le secteur privé pouvait dès lors se désendetter de ses folies débitrices – et créditrices.

La patate chaude de la dette est ainsi passée de la sphère financière au secteur public ? Qu’à cela ne tienne, celui-ci a immédiatement commencé sa propre cure d’amaigrissement à coups de plans d’austérité. Rassurées, banques et entreprises devaient recommencer à investir, créer des emplois, nourrir la croissance et les recettes publiques, bref rétablir les équilibres « naturels ».

Mais les choses ne se sont pas passées selon cet enchaînement idéal. Car la destruction de richesse et la perte de confiance ont été telles que le secteur privé a continué à désinvestir au moment où les Etats s’y mettaient à leur tour. Un cumul des « effets de pauvreté » aux conséquences catastrophiques.

Dans une étude à paraître dans un numéro spécial de la revue allemande CESIfo forum (Munich) sur le marché du travail en Europe dans la crise, Philippe Askenazy (Ecole d’économie de Paris et chroniqueur au « Monde éco & entreprise ») et Christine Erhel (Centre d’études de l’emploi) observent que la France a lissé le choc de l’emploi, grâce à la baisse des salaires, l’usage massif des RTT, le maintien dans l’emploi des seniors sous la contrainte de la réforme des retraites.

DEUX NOUVELLES CATÉGORIES SUR LE MARCHÉ DU TRAVAIL

Mais les vrais effets de la crise, ajoutent-ils, se situent ailleurs que dans la statistique du chômage, à travers l’apparition de deux nouvelles catégories sur le marché du travail.

D’abord, celle des « indépendants précaires » – auto-entrepreneurs, chômeurs incités à créer leur propre activité, ex-salariés « externalisés » -, dont le nombre (hors salariés exerçant une activité indépendante pour compléter leurs revenus) a gonflé de 300 000 depuis le début de la crise.

Or, cette population est caractérisée, faute d’un chiffre d’affaires suffisant et pérenne, par la faiblesse de son revenu. Tout comme l’autre catégorie, celle des « hyperprécaires » : en 2011, neuf millions de contrats de travail avaient une durée inférieure à une semaine.

Lorsque l’Etat-providence s’est mis à son tour à couper dans ses dépenses, à ce moins de revenu s’est ajouté le moins de prestations sociales, le moins de services publics, le moins de perspectives d’en sortir. Le « taux de renoncement aux soins pour des raisons financières », proche de 12 % en 2002, monte régulièrement depuis : il atteignait déjà 17 % en 2008, 27 % chez les chômeurs.

Entre 2000 et 2009, la proportion d’élèves de 15 ans en échec scolaire est passée de 15 % à 20 %, le chiffre de 150 000 jeunes sortant de l’école sans qualification ne diminue plus depuis des années.

Ce délitement du capital social n’a pas la brutalité des années 1930, mais elle conduit au même résultat, ici comme ailleurs, aujourd’hui comme alors. Paris et Berlin ont certes empêché le référendum grec mais, du moins jusqu’à nouvel ordre, les échéances électorales sont inévitables.

Qu’elles soient l’occasion de mesurer la combustion de la mèche lente de la nouvelle Grande Dépression ne devrait guère surprendre. Qu’elles incitent à fixer de nouvelles priorités aux politiques menées n’est pas forcément une mauvaise chose. C’est même à cela qu’elles servent.

Antoine Reverchon

Source : Le Monde 30.04

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