Olivier Ferrand – Les voies progressistes pour repousser le « lepénisme »

Préambule : Durant la campagne pour le 1ier tour, ceux qui, y compris avec le soutien d’un Paul Krugman, dénoncèrent les politiques d’austérité menées en Europe, furent exclus du « cercle de la raison », et à l’occasion, qualifiés de « populistes ». Or, n’entendez-vous point mugir ces jours-ci, en Europe, des appels de dirigeants européens de plus en plus nombreux en faveur d’un « pacte de croissance contraignant » qui devrait accompagner la « règle d’or » budgétaire ? Nous retrouvons le même retournement ou pour le moins, le même « enrichissement » discursif chez les « experts » de Terra Nova. En début de campagne électorale, ce « think tank » — ou « fast think » (Bourdieu)— proche du Parti Socialiste, l’invitait à recomposer sa base électorale en tenant compte d’une «France de demain, plus jeune, plus diverse, plus féminisée, culturellement progressiste, …» (1), étant entendu que la classe ouvrière ne partageait plus … les «valeurs» de la Gauche. Désormais, pour le 2nd tour de l’élection présidentielle et afin d' »assécher le populisme », le président de Terra Nova conseille à la gauche de « mettre les questions économiques et sociales en avant. Elle doit répondre – c’est dans son ADN – au besoin de protection sociale : défendre les acquis de la protection sociale, assurer son financement, la défendre aussi contre les abus ». « Dans son ADN » ! En français dans le texte ci-dessous. Et sans rire. Jm BA

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Comment expliquer le score historique du Front national le 22 avril ? Sous l’impulsion de son nouveau leader, Marine Le Pen, le néo-FN étend son champ d’influence politique à travers deux ruptures fondamentales. La première rupture, sur la forme, est bien identifiée : la stratégie de dédiabolisation. Le FN de Jean-Marie Le Pen était un parti infréquentable, à relents néo-nazis et nostalgie vichyste. Le FN de Marine Le Pen cherche à se banaliser. Le fond de sauce xénophobe n’a pas changé, il s’est modernisé en passant de l’antisémitisme au rejet de l’islam, mais la façade s’est mise aux normes républicaines : fini les dérapages racistes, les allusions nauséabondes à la seconde guerre mondiale. Conséquences : ceux qui n’osaient pas voter pour le FN sulfureux du père ont moins de complexe à voter pour le FN new look de la fille. Seconde rupture, sur le fond : la volonté de construire une offre idéologique cohérente. Le FN est toujours un parti populiste, fondé sur le rejet du système – la mondialisation – et de ceux qui le pilotent – les élites. Mais c’est désormais un parti qui veut aller au-delà de la protestation : il se construit dans l’adhésion, il prétend vouloir gouverner, avec l’affichage d’un programme de gouvernement alternatif. Le néo-FN tente de crédibiliser une réponse globale à la crise que nous traversons. La France se perd parce qu’elle est entrée dans la mondialisation. Le crédo est donc simple : sortir de la mondialisation. Comment ? Par le protectionnisme. Protectionnisme culturel : défense des valeurs nationales, rejet de l’étranger, de l’immigration mais aussi de la « cinquième colonne » des Français musulmans, qui diluent l’identité nationale dans un mondialisme délétère. Protectionnisme économique : interdiction des délocalisations, sortie de l’OMC et de l’euro, restauration des barrières aux frontières nationales. Et protectionnisme social (pour les « vrais Français » uniquement, bien sûr) : un impôt sur le revenu redistributif, une sécurité sociale étendue – à l’opposé du poujadisme néolibéral du père. Au total, un programme réactionnaire nostalgique de la « France éternelle » : « c’était mieux avant… » Mais aussi un programme de protection globale particulièrement attractif pour tous les Français qui sont travaillés par la crise et qui ont peur – peur de perdre leur identité, peur du déclassement, peur de perdre leur mode de vie. Comment s’adresser, au second tour, à ces électeurs qui ont déserté les candidats de gouvernement ? LA STRATÉGIE « BUISSONNIENNE » DE NICOLAS SARKOZY Nicolas Sarkozy a choisi de radicaliser encore plus son discours, notamment sur les valeurs. C’est une victoire idéologique pour le Front national : que ce soit avec l’original lepéniste ou la copie sarkozyste, la xénophobie et le rejet de l’autre triomphent désormais. Et un recul inquiétant pour la démocratie : le cordon sanitaire républicain face aux idées populistes a cédé. Cette stratégie « buissonnienne » n’est pas seulement immorale, c’est aussi une impasse politique pour le président sortant. Par cette radicalisation anti-humaniste, il perd définitivement l’électorat centriste, de culture chrétienne-démocrate, et qui place justement l’humanisme au cœur de ses valeurs politiques. C’est ce qui explique les rapports de force annoncés pour le second tour (55-45, voire au-delà). Il ne s’agit plus de rapports de force gauche-droite : la gauche, même face à un candidat de droite mal aimé, ne saurait seule atteindre de tels niveaux. Il s’agit d’un nouveau rapport de forces, entre les progressistes (gauche et centre) et un bloc populiste-conservateur (UMP radicalisée et FN dédiabolisé). La gauche ne doit naturellement pas s’engager dans cette voie délétère. Le danger existe : d’autres gauches en Europe, aux Pays-Bas par exemple, ont basculé dans le « social-populisme », dénonçant l’immigration, l’islam, les assistés, l’Europe… Prendre en compte les peurs des Français qui se sentent abandonnés ne signifie pas y apporter les mêmes réponses populistes que le Front National. La gauche y perdrait son âme. Et le virus lepéniste aurait définitivement métastasé dans tout le corps démocratique. Faut-il, dès lors, ne pas parler des valeurs, mettre ces sujets sous le tapis puisqu’ils font le jeu de la droite ? Je ne le crois pas. Si les marqueurs humanistes sont clivants, ils sont aussi, je l’ai dit, nettement majoritaires : ils fédèrent une large part de la société française – des classes populaires des quartiers aux classes moyennes et aux professions intellectuelles, jusqu’à l’électorat de culture chrétienne – démocrate. Pour la gauche, affirmer ses valeurs, c’est faire de la politique dignement, c’est aussi élargir son assise électorale à tous les progressistes. C’est pourquoi François Hollande a raison de défendre, même en pleine bourrasque populiste, le droit de vote des étrangers aux élections locales. ASSÈCHER LE POPULISME Pour parler à l’électorat qui a fui vers le FN, la gauche doit mettre les questions économiques et sociales en avant. Elle doit répondre – c’est dans son ADN – au besoin de protection sociale : défendre les acquis de la protection sociale, assurer son financement, la défendre aussi contre les abus. On sait bien que la fraude et le travail au noir existent. Même s’ils sont très minoritaires, ils écornent le contrat social. Pourquoi ne pas proposer, en ce sens, une police de la sécurité sociale ? Elle permettrait de combattre le clivage que développent Nicolas Sarkozy et avec lui, de manière odieuse, la mal-nommée « droite sociale » de Laurent Wauquiez, entre « la France qui se lève tôt » et les « assistés ». Et mettrait la lumière sur le vrai clivage : ceux qui ont besoin du système et ceux qui tendent à en abuser. La gauche doit aussi assumer, pleinement, la sécurité des biens et des personnes. La sécurité n’est pas une valeur de droite, c’est une valeur républicaine : tout citoyen a droit à la sécurité. Si elle était positionnée politiquement, il s’agirait d’une valeur de gauche : ce sont les classes moyennes et populaires du pays qui souffrent le plus de l’insécurité. La sécurité est, aussi, une question sociale. La gauche doit surtout trouver une réponse à la crise économique. C’est la crise qui nourrit le populisme. Une sortie de crise l’assèchera. Les ouvriers et employés qui votaient à gauche et ont basculé au FN l’ont fait avant tout par déception économique. La gauche n’a pas su répondre à leurs attentes en termes de pouvoir d’achat, de perspectives de carrière, d’avenir des enfants. La crise n’est pas une fatalité. Il n’y a pas une fatalité occidentale dans la mondialisation face à l’essor de la Chine et des pays émergents. La France peut réussir dans la mondialisation. Des pays européens proches de nous, les pays nordiques notamment, affichent des taux de croissance dignes des Trente Glorieuses. Réindustrialisation et investissement dans le capital économique du pays, investissement dans l’éducation et la formation professionnelle, investissement dans la recherche et l’innovation : telles sont les solutions pour retrouver la prospérité – et faire reculer le lepénisme. Dernier point, il concerne la droite comme la gauche : la République doit être exemplaire. « Si la classe politique est incapable de trouver des solutions pour le pays, au moins qu’elle se comporte bien », exigent à juste titre les Français. De ce point de vue, le climat des affaires qui pèse sur le gouvernement fait le jeu du « tous pourris ». Au-delà du respect du code pénal, on attend aussi des élus un comportement moral irréprochable. François Hollande a proposé une charte éthique pour les élus, une baisse des rémunérations des ministres et du président, l’instauration du mandat parlementaire unique. C’est faire œuvre de salubrité publique. Comment justifier le cumul des mandats, comment expliquer que l’on cumule trois voire quatre rémunérations lorsque tant de Français peinent à en conserver une seule ? Sortir de la crise économique ; garantir la pérennité de la sécurité sociale, en y incluant la sécurité des biens et des personnes ; promouvoir la République exemplaire : telles sont les voies progressistes pour repousser le lepénisme. Et éviter la gangrène de la République par des valeurs de haine.

Olivier Ferrand, Président de Terra Nova

Source : Le Monde, 27.04.2012

  1. Bruno Jeanbart, Olivier Ferrand, Romain Prudent – Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? – Terra Nova, 10/05/2010
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