Jm Ben Adeb – Le vote des ploucs et les hollow politics

Les Gautherets sont une ancienne cité minière située dans la périphérie de Montceau les Mines, en Saône et Loire. Il y a une trentaine d’années, si un vélo disparaissait, il était de retour un jour ou deux après. Si des enfants s’amusaient sur la chaussée ou étaient excessivement bruyants, il y avait un voisin pour les rappeler à l’ordre. L’un d’entre eux, contremaitre mineur à la retraite, exprima son désarroi : on venait de lui voler dans son jardin, des haricots arrivés à maturité. Les incivilités se propagent par vagues. A une génération d’adolescents, en succède une autre, sans que le degré de gravité ne progresse réellement. Autrefois, des jeunes du quartier utilisaient un panneau de basket dans la cour de l’école. Aujourd’hui, les bénéficiaires des anciens logements d’instituteurs ferment un portail dérisoire et font la chasse à tous ceux qui pénètrent dans cet espace «public». Même, à deux amoureux venus s’abriter des intempéries sous un escalier. Dans le haut de la cité, beaucoup de maisons ont été acquises auprès des Houillères, à des prix préférentiels, par des descendants de mineurs. Dans le bas, vit, au milieu de «chalets» délabrés, une population bénéficiant d’allocations de survie. Elle a contribué à un rajeunissement de la cité qui comptait beaucoup de retraités de la mine, et au maintien des classes dans l’école primaire.

Dimanche, un peu moins de 73% des inscrits se sont déplacés dans les deux bureaux de vote de la salle Mandela. Hollande l’emporte sur Le Pen de 26 voix. Sarkozy arrive en 3ème position avec 26 voix d’avance sur Mélenchon. Au final, Hollande obtient 25% des exprimés (18,5% des inscrits), Le Pen, 23% des exprimés ( 18% de inscrits), Sarkozy, 18% des exprimés (13% des inscrits) et Mélenchon, 15% des inscrits (11% des exprimés). Dans cette cité essentiellement ouvrière, le 1ier parti est celui de l’abstention avec un peu plus de 27% des inscrits.

La Chaux est un village d’environ 300 habitants, situé sur la partie bressane de la Saône et Loire. Lons le Saunier, la ville la plus proche, est à 28 km. Le Pen y a obtenu 39% des exprimés (29% des inscrits), Hollande, 21,76% des exprimés (16% des inscrits), Sarkozy, 21% des exprimés (16% des inscrits). Selon le Journal de Saône et Loire, 77 communes, au lieu de 5 en 2007, ont placé le Front National en 1ière position. Comment expliquer cette montée en puissance dans des lieux où, pour forcer le trait et aller vite, l’on n’a pas aperçu «d’Arabes» depuis Charles Martel (1) et où le Pied-Noir est une denrée plutôt rare ?

Crise de la ruralité ? Comme souvent, pour peu que la mise à distance ne soit pas excessive, la réalité est plus complexe. Sans parler du petit village de Montceau-Ragny qui accorde 44% de ses suffrages exprimés à Hollande, 22% à Eva Joly, 14,5% à Mélenchon, 7,5 à Sarkozy et … 0% à Le Pen, les situations sont très diverses. Lorsque la ruralité ne se résume à pas à la paysannerie et que la paysannerie n’est pas elle-même, homogène, il devrait s’en suivre des conclusions moins tranchées ou caricaturales sur les votes «paysan» et «ouvrier».

Dans le sud du département, des structures agricoles conséquentes produisent une viande de qualité grâce à un engraissement long. A Saint-Christophe en Brionnais (2) qui vote habituellement à droite, la défiance à l’égard de Sarkozy, a profité à Bayrou plutôt qu’à Le Pen, 19% des suffrages exprimés pour le premier contre 13% pour la seconde. Avec quelques petites différences, la situation est semblable à Paray-Le-Monial (3). Dans le centre ouest du département, où des exploitations agricoles produisent des animaux destinés à l’engraissement, là où Le Pen est en dessous de 15%, cela tient aux scores relativement élevés de Sarkozy.

Dans la commune d’Oudry, située entre Gueugnon et Perrecy-les Forges, la situation diffère. Bayrou recueille 9,5% des suffrages exprimés, et surtout, Hollande arrive en tête avec 35,5% des suffrages contre 22% à Sarkozy. Quant à Mélenchon, il obtient 11,5%. Dans une commune voisine, à Ciry-Le-Noble, Hollande obtient 32%, Mélenchon, 12%, Sarkozy, 20%, Bayrou, un peu moins  de 7%, mais Le Pen, 23%. Dans ces deux communes homogènes d’un point de vue agricole, la trajectoire sociale des ruraux non-agricoles peut diverger : anciens ouvriers-paysans ou cadres moyens ou supérieurs installés à la campagne.

A Genouilly, Le Pen emporte 26% des suffrages exprimés (4). Dans la commune voisine de Saint Martin du Tartre, Le Pen n’obtient «que» 14% contre 17,5% à Mélenchon et près de 16% à Bayrou. Sur la commune de Taizé (5), lieu où le Frère Roger a établi sa communauté oecuménique en 1940, et qui est du point de vue agricole homogène avec les deux précédentes, le score de Le Pen passe en dessous des 10%, celui de Sarkozy en dessous de 17%. Hollande y réalise un score de 34% et surtout, Bayrou recueille 28% des suffrages exprimés. Dans l’après-guerre, cette région a connu un plus fort exode rural que dans d’autres parties de la Saône et Loire. Depuis les années 70, dans les deux dernières communes, des enseignants, des professions libérales exerçant dans les villes voisines, des retraités disposant de moyens financiers conséquents, ont acquis de nombreuses maisons bourguignonnes.

Dans des communes de la partie morvandelle ou bressane de la Saône et Loire, où les structures agricoles sont beaucoup plus fragiles, les ruraux non-agricoles peuvent avoir une trajectoire sociale très différente de celles des néo-ruraux de Saint Martin du Tartre ou de Taizé. Enfants ou petits-enfants de paysans devenus parfois artisans, mais le plus souvent, ouvriers ou employés, ils ont hérité de bâtiments d’exploitation, une maison ou une grange, dans lesquels ils investissent l’essentiel de leur «temps libre», multipliant leurs heures de «travail». A l’augmentation du coût des trajets vers les agglomérations voisines où sont leurs emplois, à celle diffuse de la pression dans leur entreprise, se sont additionnées les conditions de plus en plus difficiles d’un quotidien liées aux conséquences du démantèlement des services publics de proximité comme la Poste, les Hôpitaux, les Ecoles. Services publics dont par ailleurs, useraient et abuseraient des populations «étrangères» dans les grandes villes. Tout cela, ils le partagent avec leur voisin paysan qui subit en outre, tous les règlements européens. Sous des prétextes sanitaires ou écologiques, ils viennent«fausser la concurrence» au profit des «gros» en détruisant les dernières niches économiques où il pouvait se procurer un revenu complémentaire dans la vente de produits fermiers ou en rendant obsolète, du jour au lendemain, un ancien bâtiment agricole qui ne peut être mis aux nouvelles normes.

Ce qui dans une économie en croissance devait assurer à ces ruraux non-agricoles, un supplément de sécurité … sociale, est devenue dans une récession économique, la source d’une angoisse multi-forme : ils ont beaucoup plus à perdre que leur seul travail. A des difficultés qui ne leur ont jamais été vraiment inconnues, s’est ajouté, ces dernières décennies, un horizon ou une perspective temporelle, de plus en plus sombre dans un environnement humain en voie de délitement. Comme les ouvriers-paysans d’hier, ils sont très sensibles à la thématique du «vrai» travail, d’un travail en soi mais aussi d’un travail qui se trouverait à la source de toute propriété, de tout bien acquis. En temps ordinaire, ils éprouvent une réelle empathie pour les «patrons» même s’ils peuvent comprendre telle ou telle revendication ouvrière «raisonnable». Ils adhérèrent massivement au populisme gaulliste des Trente Glorieuses. Quand la crise économique produisit ses effets sur les trois dernières décennies, ils accompagnèrent l’enterrement du gaullisme dans le durcissement d’une droite «décomplexée» ou néo-libérale, jusqu’à ce qu’ils découvrent que son principal représentant ne différait pas beaucoup d’un pantin, d’un bonimenteur. La «rupture» prônée par le candidat de l’UMP lors de la précédente élection présidentielle renvoie désormais pour eux, et en pratique, à ce que Chris Hegdes (6) a qualifié de «hollow politics», de politique creuse, de discours de façade qui dissimule la poursuite et l’approfondissement continu d’un modèle économique qui les condamne. La rupture avec ce modèle économique n’était envisagée que par le Front National et le Front de Gauche. Ils ont choisi le Front National, massivement.

The Ballot - Mr.FishThe Ballot – Mr.Fish

Cette tentative de typologie nécessairement sommaire devrait permettre de relativiser les conclusions d’analyses «savantes» qui voudraient, à nouveau, faire du Front National, le «premier parti ouvrier». Elles s’accordent trop facilement d’un mythe qui voudrait que les ouvriers aient été, dans la passé, totalement acquis à la gauche, alors qu’ils ont constitué des bataillons importants du gaullisme. Et elles confondent en une même catégorie les ouvriers disposant ou non — prolétaires — d’un petit patrimoine. Cette importance prêtée au vote ouvrier en faveur du Front National minimise ce que dans la région PACA ou ailleurs, est désigné comme le «vote des villas». Elle permet également de passer sous silence, les proportions plus élevées de votes favorables à l’extrême-droite dans d’autres catégories sociales comme celle des professions libérales, lors des dernières élections. Et c’est aussi faire peu de cas ici, de l’origine sociale de tout l’encadrement du Front National : quand un écrivain, Renaud Camus (7), apporte son soutien à Le Pen, les classes populaires et ceux qui sont menacés de déclassement, lui servent de piétaille.

En plus du mépris sous-jacent pour ces catégories «peu éduquées», les analyses «savantes» contiennent une autre énormité idéologique qui consiste à leur attribuer le tout d’une «peur» sociale. Les tenants du «vote utile» à gauche, les soutiens de Hollande, Bayrou ou Sarkozy ne sont-ils pas également habités par une peur symétrique ? Non pas celle d’un 21 avril bis ! Non pas celle d’une dégradation de la note française ! Tout ceci n’est que dissimulation, illusionnisme politique. Mais celle-là bien réelle, pour leur existence sociale. Nous allons à la catastrophe sociale, mais en attendant qu’elle soit là et donc avérée, et sur la base de notre inscription dans le champ social, il ne faut surtout pas envisager un changement qui pourrait remettre en cause ce que nous permet d’obtenir une économie de marché de plus en plus folle : le versement d’une échéance mensuelle, un projet d’acquisition immobilière, une prochaine promotion. Un changement qui pourrait faire bouger les lignes plus ou moins fragiles de nos existences sociales et sur lesquelles repose le pouvoir des puissants. Le 99% vs 1% du Occupy Movement américain est un autre mythe.

Jm Ben Adeb

  1. Il s’agissait de Maures qui pour l’essentiel n’étaient pas à proprement parler des Arabes.
  2. Saint-Christophe en Brionnais. Suffrages exprimés : 37% à Sarkozy, près de 23% à Hollande, près de 19% à Bayrou et un peu plus de 13% à Le Pen.
  3. Paray-Le-Monial. Suffrages exprimés : 14% des suffrages exprimés à Le Pen, 32,5% à Sarkozy, 10, 5% à Bayrou, 28% à Hollande et 9,5% à Mélenchon.
  4. Genouilly. Suffrages exprimés : Le Pen : 26%, Sarkozy : 28%, Mélenchon : 9%, Bayrou : 6,5%, Hollande : 25%
  5. Saint Martin du Tartre. Suffrages exprimés : Le Pen : 14%, Sarkozy : 29%, Hollande : 20%, Mélenchon : 17,5%, Bayrou : près de 16%
  6. Chris Hedges – The Globalization of Hollow Politics , Thruthdig, April 23, 2012
  7. Renaud Camus – Nous refusons de changer de civilisation– Le Monde, 19.04.2012
Source : La Sociale, 27.04.2012
Sur le même thème :
Reportage de Libération – «Les Dupont ou Durand, ils n’ont droit à rien !», 27.04.2012

 

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Une réflexion au sujet de « Jm Ben Adeb – Le vote des ploucs et les hollow politics »

  1. « Il n’y a pas de liberté individuelle sans sécurité économique. Un peuple affamé et sans emploi est la matière dont sont faites les dictatures. » ( Roosevelt )

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