Paul Jorion – Candidats, encore un effort pour refonder le capitalisme !

 

II y a trois ans et demi, dans son discours de Toulon, M. Sarkozy, président de la République française et aujourd’hui candidat à sa réélection, expliquait ce qu’il convenait de faire pour sauver nos systèmes économique et financier : refonder le capitalisme.

Le plan proposé était cohérent mais, dans le contexte d’effondrement généralisé d’alors, loin d’être véritablement radical : il y avait encore, dans cette proposition de « refondation » du capitalisme, un relent d’optimisme.

Qu’en est-il advenu ? Rien : c’est à Toulon qu’elle a été évoquée et c’est là aussi qu’il en a été question pour la dernière fois. Est-elle présente dans la campagne présidentielle ? On en trouvait des éléments épars dans le programme des candidats numéros trois et quatre dans les sondages de la semaine dernière, mais rien dans celui des deux candidats qui caracolaient en tête.

Serait-ce que l’économie et la finance ont connu une telle embellie depuis l’automne 2008 que ce projet refondateur a perdu de son actualité ? La question prête à sourire.

AU BORD DE L’ABÎME

En 2010, la Grèce était au bord de l’abîme – petite économie nationale que la solidarité européenne aurait pu alors sauver à peu de frais. Aujourd’hui, ce sont l’Espagne, voire l’Italie, qui s’y retrouvent. Etre au bord de l’abîme, c’est comme toute chose apparemment : on finit par s’y habituer.

Qu’est-ce qui explique qu’il ait surtout été question durant la campagne d’obtention accélérée du permis de conduire ou de distribution de la viande de boucherie dans les écoles ?

Deux hypothèses sont envisageables : l’une charitable, l’autre beaucoup moins.

L’hypothèse charitable, c’est que toutes les décisions qui comptent sont prises aujourd’hui, dans le meilleur des cas, à Bruxelles, et dans le pire des cas, à Washington, et qu’il ne resterait plus, en effet, comme prérogatives pour un président de la République que celles dont disposait un sous-préfet sous la IIIeRépublique.

De la même manière qu’un sous-préfet pouvait alors tempêter aux comices agricoles contre « les directives de Paris, qui créent la révolution chez nous ! », un président français peut à la fois régler avec autorité les affaires de permis deconduire et de viande de boucherie et tonner sans inquiéter personne à l’encontre de Bruxelles et de Washington.

L’hypothèse peu charitable, c’est celle du manque d’ambition et d’envergure qui fait qu’un président français n’arriverait à se faire entendre ni à Washington ni à Bruxelles, et si cela se trouve, pas même à Paris.

LE MAL N’EST PAS SPÉCIFIQUEMENT FRANÇAIS

Seule bonne nouvelle, si l’on peut dire, le mal n’est pas spécifiquement français: confusionnisme, cacophonie, absence totale de courage politique règnent aujourd’hui en maîtres dans l’ensemble des pays occidentaux. On en est même venu dans certains Etats à mettre à la tête des affaires d’anciens banquiers dont les décisions calamiteuses il y a seulement quatre ou cinq ans provoquaient alors la consternation, faute de volontaires parmi les politiques.

La conclusion s’énonce simplement : ce n’est pas d’un président français qui serait seulement « audible » à Bruxelles ou à Washington que l’on a besoin, mais de quelqu’un qui indiquerait la voie à suivre, brisant la paralysie stupéfaite qui règne aujourd’hui dans ces lieux. Car ce ne sont pas les projets de société de haute volée, économiques et financiers, qui manquent, bien au contraire :

– Accorder de nouveau la priorité aux salaires plutôt que favoriser l’accès au crédit, lequel est nécessairement cher et se contente de repousser à plus tard la solution des problèmes se posant d’ores et déjà.

– Mettre hors la loi la spéculation en rétablissant les articles de la loi française qui l’interdisaient jusqu’en 1985.

– Mettre hors d’état de nuire les paradis fiscaux en interdisant aux chambres de compensation de communiquer avec eux dans un sens comme dans l’autre.

– Abolir les privilèges des personnes morales par rapport aux personnes physiques, privilèges ayant permis de transformer de manière subreptice dans nos démocraties le suffrage universel en suffrage censitaire.

– Redéfinir l’actionnaire d’une société comme étant l’un de ses créanciers et non l’un de ses propriétaires ; établir les cours à la Bourse par fixing journalier.

– Eliminer le concept de « prix de transfert » qui permet aux sociétés d’échapper à l’impôt par des jeux d’écriture entre maison mère et filiales.

– Supprimer les stock-options pour instaurer une authentique participation universelle.

– Réimaginer les systèmes de solidarité collectifs, au lieu des dispositifs spéculatifs voués à l’échec en raison de leur nature pyramidale que sont l’immobilier ou l’assurance-vie, par lesquels on a cherché à les remplacer.

Enfin, dans un monde où le travail disparaît, la question des revenus doit être mise à plat et faire l’objet d’un véritable débat. On assisterait alors au retour de l’ambition et du courage, désespérément absents aujourd’hui.

Paul Jorion

Economiste et anthropologue

Source : Le Monde, 24.04.2012

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