Paul Krugman – L’Europe au bord du suicide

Le 14 avril, The New York Times s’est fait l’écho d’un phénomène qui se développe en Europe : le suicide lié à la crise économique, les gens se donnant la mort par désespoir, après avoir perdu leur emploi ou vu leur entreprise faire faillite. L’article était bouleversant. Mais je suis sûr que je n’ai pas été le seul lecteur, notamment parmi les économistes, à me dire que le problème n’était peut-être pas tant les individus que l’apparente détermination des dirigeants européens à pousser l’ensemble du continent au suicide.

Prenons le cas de l’Espagne, qui est aujourd’hui l’épicentre de la crise. Elle n’est pas en récession, mais en pleine dépression, avec un taux de chômage de 23,6% – chiffre comparable à celui des Etats-Unis pendant la crise de 1929 – et de plus de 50% chez les jeunes. Cela ne peut pas durer – et c’est précisément pour cela que les taux d’intérêt que doit payer Madrid ne cessent d’augmenter.

En un sens, peu importe dans quelles circonstances l’Espagne en est arrivée là. Mais ses problèmes n’ont rien à voir avec les histoires racontées par les dirigeants européens, en particulier en Allemagne. Le pays ne peut être accusé de laxisme budgétaire : à la veille de la crise, sa dette publique était peu élevée et son budget, excédentaire. Mais l’Espagne a été malheureusement frappée par une énorme bulle immobilière, due en grande partie aux prêts colossaux consentis par les banques allemandes à leurs homologues espagnoles. Quand la bulle a éclaté, l’Espagne s’est retrouvée avec une économie exsangue : les problèmes budgétaires du pays sont la conséquence de la crise, et non sa cause.

Pourtant, le remède prescrit par Berlin et Francfort est, vous l’aurez deviné, encore plus de rigueur. Je n’irai pas par quatre chemins : c’est totalement dément. Voilà plusieurs années que l’Europe applique des plans d’austérité extrêmement rigoureux et les résultats sont exactement ceux qu’auraient pu prédire des étudiants en histoire : ces plans n’ont fait qu’aggraver la récession dans laquelle ces pays étaient déjà plongés. Et comme les investisseurs prennent en compte la situation économique d’un pays pour évaluer sa capacité de remboursement, les programmes d’austérité n’ont même pas contribué à réduire le coût de l’emprunt.

Il faut plus de souplesse budgétaire

Quelle est la solution ? Dans les années 1930, la condition primordiale pour sortir de la crise a été l’abandon de l’étalon-or. L’équivalent aujourd’hui serait d’abandonner l’euro et de revenir aux monnaies nationales. Une telle initiative peut paraître inconcevable – et sans doute aurait-elle des effets terriblement perturbateurs sur les plans économique et politique. Mais ce qui est vraiment inconcevable, c’est de continuer sur la même voie en imposant des plans d’austérité toujours plus durs à des pays ayant des taux de chômage comparables à celui de l’Amérique pendant la crise de 1929.

Si les dirigeants européens voulaient vraiment sauver l’euro, ils opteraient pour une autre solution, assez évidente. L’Europe a besoin d’une politique monétaire plus expansionniste, avec une volonté affirmée de la Banque centrale européenne (BCE) d’accepter une légère hausse de l’inflation. Elle a aussi besoin d’une politique budgétaire expansionniste, avec un budget allemand qui neutraliserait l’austérité en Espagne et dans les autres pays en difficulté situés à la périphérie de l’Europe, au lieu de la renforcer comme aujourd’hui. Ces politiques n’empêcheraient pas ces pays de vivre des années très difficiles, mais au moins feraient-elles naître l’espoir d’une reprise.

Or nous sommes aujourd’hui confrontés à un manque total de souplesse. En mars, les dirigeants européens ont signé un pacte budgétaire qui impose l’austérité comme la solution à tous les problèmes. De son côté, la BCE proclame sa volonté d’augmenter les taux d’intérêt au moindre signe d’inflation. Il est difficile, dans de telles conditions, d’échapper au désespoir. Plutôt que d’admettre leurs erreurs, les dirigeants européens semblent déterminés à jeter leur économie – et leur société – du haut de la falaise. Et c’est le monde entier qui en fera les frais.

Paul Krugman, Prix Nobel d’Economie

Source : Le Courrier International, 19.04.2012

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Dans un autre « post », Krugman revient sur les conséquences supposées néfastes — et bien sûr, la question est de savoir pour qui ? — d’une augmentation de l’inflation suite à une politique monétaire expansionniste.

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Plutocrats and Printing Presses

These past few years have been lean times in many respects — but they’ve been boom years for agonizingly dumb, pound-your-head-on-the-table economic fallacies. The latest fad — illustrated by this piece in today’s WSJ — is that expansionary monetary policy is a giveaway to banks and plutocrats generally. Indeed, that WSJ screed actually claims that the whole 1 versus 99 thing should really be about reining in or maybe abolishing the Fed. And unfortunately, some good people, like Daron Agemoglu and Simon Johnson, have bought into at least some version of this story.

What’s wrong with the idea that running the printing presses is a giveaway to plutocrats? Let me count the ways.

First, as Joe Wiesenthal and Mike Konczal both point out, the actual politics is utterly the reverse of what’s being claimed. Quantitative easing isn’t being imposed on an unwitting populace by financiers and rentiers; it’s being undertaken, to the extent that it is, over howls of protest from the financial industry. I mean, where are the editorials in the WSJ demanding that the Fed raise its inflation target?

Beyond that, let’s talk about the economics.

The naive (or deliberately misleading) version of Fed policy is the claim that Ben Bernanke is “giving money” to the banks. What it actually does, of course, is buy stuff, usually short-term government debt but nowadays sometimes other stuff. It’s not a gift.

To claim that it’s effectively a gift you have to claim that the prices the Fed is paying are artificially high, or equivalently that interest rates are being pushed artificially low. And you do in fact see assertions to that effect all the time. But if you think about it for even a minute, that claim is truly bizarre.

I mean, what is the un-artificial, or if you prefer, “natural” rate of interest? As it turns out, there is actually a standard definition of the natural rate of interest, coming fromWicksell, and it’s basically defined on a PPE basis (that’s for proof of the pudding is in the eating). Roughly, the natural rate of interest is the rate that would lead to stable inflation at more or less full employment.

And we have low inflation with high unemployment, strongly suggesting that the natural rate of interest is below current levels, and that the key problem is the zero lower bound which keeps us from getting there. Under these circumstances, expansionary Fed policy isn’t some kind of giveway to the banks, it’s just an effort to give the economy what it needs.

Furthermore, Fed efforts to do this probably tend on average to hurt, not help, bankers. Banks are largely in the business of borrowing short and lending long; anything that compresses the spread between short rates and long rates is likely to be bad for their profits. And the things the Fed is trying to do are in fact largely about compressing that spread, either by persuading investors that it will keep short rates at zero for a longer time or by going out and buying long-term assets. These are actions you would expect to make bankers angry, not happy — and that’s what has actually happened.

Finally, how is expansionary monetary policy supposed to hurt the 99 percent? Think of all the people living on fixed incomes, we’re told. But who are these people? I know the picture: retirees living on the interest on their bank account and their fixed pension check — and there are no doubt some people fitting that description. But there aren’t many of them.

The typical retired American these days relies largely on Social Security — which is indexed against inflation. He or she may get some interest income from bank deposits, but not much: ordinary Americans have fewer financial assets than the elite can easily imagine.And as for pensions: yes, some people have defined-benefit pension plans that aren’t indexed for inflation. But that’s a dwindling minority — and the effect of, say, 1 or 2 percent higher inflation isn’t going to be enormous even for this minority.

No, the real victims of expansionary monetary policies are the very people who the current mythology says are pushing these policies. And that, I guess, explains why we’re hearing the opposite. It’s George Orwell’s world, and we’re just living in it.

 Source : The Conscience of a Liberal, April 20, 2012

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