Joseph Confavreux – Retour sur la condition ouvrière et le vote populaire

En 1934, la philosophe Simone Weil quitte son métier d’enseignante pour aller travailler comme « manœuvre sur la machine », pour partager la vie des ouvriers. En 1951, huit ans après sa mort, paraît son ouvrage, La Condition ouvrière, recueil de textes issus principalement de son journal, où elle s’adresse ainsi à ses camarades d’usine : « Je vous demande de bien vouloir prendre une plume et du papier, et parler un peu de votre travail. Si un soir, ou bien un dimanche, ça vous fait tout d’un coup mal de devoir toujours renfermer en vous-même ce que vous avez sur le cœur, prenez du papier et une plume. »

Pour écrire, et montrer, Le Corps à l’ouvrage, le sociologue Thierry Pillon a lu les témoignages, autobiographies et récits de vie des ouvriers et ouvrières du XXe siècle qui ont suivi, seuls ou guidés par un chercheur ou un journaliste, les conseils de la philosophe. Avec un seul objectif : restituer leur « expérience corporelle ». Ces textes sont très divers. « Certains écrits par des ouvriers, qualifiés et fiers de leur métier, (…) ou par des hommes ayant fait, au contraire, tous les métiers, de manœuvre à O.S.. » Dans tout ce corpus, si le corps est « rarement le thème central des récits, il n’est jamais absent ».

Thierry Pillon tire de ces documents un livre-collage qui s’affranchit de toutes contraintes chronologiques ou géographiques et peut passer sans transition d’un témoignage de mineur belge dans les années 1930 à celui d’une ouvrière dans un atelier d’usinage mécanique au milieu des années 2000.

Cet éclatement est revendiqué pour faire surgir des moments, comme la première entrée dans l’usine, comparée à « une ogresse » ou au « ventre d’une baleine », ou des personnages, tels ces mineurs qui restent seuls pendant les bals tant leur sueur est noire… Le résultat est un objet sociologique non identifié, en forme de portrait subjectif et kaléidoscopique du corps au travail dans les usines, les mines et les ateliers du XXe siècle.

On y recense les pathologies, connues comme la silicose des mineurs, mais aussi celle qui affecte Bébert, travailleur dans une usine d’automobile, qui a tellement respiré les diluants « qu’il n’a plus d’odorat du tout : muqueuses bouffées », ou de Christine Peyre, employée dans une usine de sucre Say, qui souffre d’un défaut de position qu’elle ne peut aménager en raison du rythme et de l’aménagement du poste. Elle découvre sur son corps un muscle nouveau qui gonfle ses « poignets du côté du pouce. Un muscle qui se développe si vite, cela fait mal ».

On y voit aussi les corps soumis aux accidents, meurtriers ou non. Dans les années 1950, dans un atelier de mécanique à Paris, Michèle Aumont note ainsi qu’une seule femme sur dix avait les mains intactes : « Un doigt sur deux d’enlevé, un pouce écrasé, un doigt raccourci, un morceau de phalange en moins, etc. »

Mais l’ouvrage de Thierry Pillon n’est pas une litanie de la souffrance au travail. Il cherche à restituer au plus près la diversité des sens mis en jeu dans le travail ouvrier, pour cerner comment l’usine imprègne les corps de ceux qui y travaillent, parfois au point de changer la couleur de leur peau, « comme en témoignent les vieux ouvriers “couleur de rouille” », que Georges Navel voit passer avec son père, alors âgé de 70 ans, ou ceux de « la race verte des ouvriers et ouvrières de la mélinite ».  Le sociologue évoque les regards, l’intimité, les odeurs, et jusqu’aux voix, qui se transforment à cause du bruit environnant. « Quand je suis en vacances, dit Sylviane Rosière, ouvrière dans un atelier d’usinage mécanique, les gens me disent de baisser d’un ton, ils trouvent que je parle trop fort. »

Le Corps à l’ouvrage ne livre ni chiffres, ni dates, et ne permet qu’aléatoirement de saisir les évolutions du travail ouvrier au cours du XXe siècle, en fonction de la taille des usines, des secteurs d’activité ou des transformations des systèmes de production. Mais, en restituant une parole ouvrière rare, il offre une approche saisissante de cette« communauté de destins » qui s’est inscrite à même les corps, et a, un temps, trouvé une expression dans un vote ouvrier, désormais éclaté.

Pourquoi les ouvriers s’abstiennent de plus en plus

C’est une volonté similaire de restituer la légitimité de la parole des « dominés », des ouvriers et des classes populaires « dans le contexte actuel d’envahissement de la logique des sondages dans les médias et dans les appareils politiques », qui a conduit les sociologues Stéphane Beaud et Michel Pialoux à mener leur précieuse enquête ethnographique aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard.

Paru pour la première fois en 1999, Retour sur la condition ouvrière vient d’être republié en poche, enrichi d’une nouvelle postface. Cet ouvrage devait initialement s’intituler Les ouvriers après la classe ouvrière, pour montrer « ce que deviennent les ouvriers sans le support matériel et symbolique que leur avait longtemps offert la “classe ouvrière”, c’est-à-dire la “classe” organisée syndicalement (via surtout la CGT) et politiquement (via le PCF et les organisations politiques qui se réclamaient du socialisme) ».

Il explore l’affaiblissement du monde ouvrier en termes de représentation politique, de visibilité médiatique, de pouvoir économique ou de conscience de soi. Un affaiblissement souvent confondu avec une érosion numérique, en réalité très faible, puisque les ouvriers sont encore plus de 6 millions en France, même si le travail ouvrier est aujourd’hui beaucoup moins homogène qu’hier.

La disparition de la classe ouvrière ne s’est donc pas traduite par une disparition des ouvriers, et encore moins de la condition ouvrière, qui se fait sentir non seulement à l’intérieur de l’usine, dans une perspective marxiste, mais aussi, dans une perspective davantage bourdieusienne, par rapport à d’autres changements, « comme ceux liés aux transformations du système scolaire, des rapports intergénérationnels et, plus généralement, à la valeur symbolique des membres des classes populaires ».

Stéphane Beaud et Michel Pialoux soulignent que, par rapport à leur enquête initiale, « on consacre aux ouvriers de plus en plus de films, de fiction ou documentaires, et de livres, regain d’intérêt qui peut ressembler à celui qu’on porte à la “beauté du mort”». Mais cela ne modifie guère le fait qu’on « ne s’intéresse à eux – ou plus exactement on ne s’inquiète de leur sort, se penchant même sur eux de manière compassionnelle – que dans deux types de circonstances : d’une part, lorsque les entreprises délocalisent leur production dans des pays à bas salaire et ferment des entreprises rentables (…), d’autre part, quand les journalistes et “experts” politiques s’aperçoivent, avec un mélange de candeur et d’effroi, qu’une part croissante des ouvriers – plus précisément ceux qui continuent de se rendre aux urnes – se tournent de plus en plus dans leur vote vers le Front National ».

Grâce à la richesse particulière de cette enquête ethnographique, « faite sur un mode artisanal, à bas bruit », dont les auteurs soulignent qu’elle ne serait sans doute plus possible dans les conditions actuelles de la recherche universitaire, l’ouvrage de Beaud et Pialoux garde une actualité politique forte.

À l’heure où « le fait le plus marquant du vote ouvrier tient moins au vote en faveur de Le Pen qu’à la formidable montée de l’abstentionnisme », les sociologues battent en brèche l’idée d’un « racisme ouvrier ». Ils montrent à quel point ce vote, qui existe aussi chez certaines classes privilégiées sans être autant stigmatisé, reflète d’abord la réaction d’un groupe « dont les membres, individuellement et collectivement, ont l’impression d’avoir été, à la fois les victimes et les “floués” de l’histoire récente ».

Leur ouvrage élabore ensuite les outils de compréhension de la « déstabilisation des anciennes identités ouvrières », qui ne se joue pas seulement dans l’atelier, en dépit de la « dégradation multiforme des conditions de travail, qui est une forme majeure de l’insécurité dont on parle tant », mais aussi dans« la déception liée à l’école (…) qui a nourri une défiance profonde des milieux populaires à l’égard des idéaux de gauche et du monde enseignant qui les a longtemps incarnés localement ».

Il montre aussi comment la perte de vitesse du monde ouvrier a des causes qui ne réduisent pas à la seule dimension économique, mais s’explique aussi par des « modifications substantielles de l’image que l’on donne de ce groupe social, elles-mêmes en relation étroite avec certaines transformations du champ intellectuel », au sein duquel Beaud et Pialoux distinguent une « restauration conservatrice », qui a « aussi fortement contribué à désarmer le mouvement ouvrier par une série d’analyses semi-savantes (…) de chercheurs aspirés par la “modernité”, sous-estimant les souffrances et les problèmes spécifiques du monde ouvrier ».

Enfin, le livre suggère quelques propositions concrètes, conscient qu’une simple prise de conscience de ces processus de déstructuration du groupe ouvrier, et plus largement des classes populaires, pas plus que des « leçons de morale », ne suffiront « à en réduire l’impact ». À partir de cette enquête et de cette écoute, Stéphane Beaud et Michel Pialoux jugent donc urgent « de réduire l’écart ou de refaire des ponts entre les fractions progressistes des classes moyennes et des classes populaires. Par exemple en réduisant les différentiels de salaire entre cadres et salariés d’exécution, en protégeant le monde du travail contre les effets d’implosion des nouvelles formes de capitalisme sauvage, en redonnant à l’école son pouvoir émancipateur, et – pourquoi pas ? – en redonnant à la télévision publique un rôle qu’elle a eu parfois d’instituteur culturel de la nation… »

Refaire la classe ouvrière ?

Si Stéphane Beaud et Michel Pialoux rendent compte de l’affaiblissement du monde ouvrier, la reparution en poche (1165 pages quand même…) du maître-ouvrage, jusqu’ici épuisé, d’Edward P. Thompson (1923-1993) permet de ressaisir les conditions de formation de cette classe ouvrière aujourd’hui délitée.

La formation de la classe ouvrière anglaise a constitué une rupture décisive dans la manière de faire de l’histoire. L’ouvrage date de 1963, mais n’a été traduit en français que 25 ans plus tard et sa réception a été limitée dans l’espace hexagonal, notamment car il arrivait dans une période de désintérêt pour l’histoire ouvrière.

Il constitue pourtant une référence obligée de toutes les subaltern studies et d’une historiographie qui veut écrire l’histoire « par en bas », en redonnant la parole aux dominés et aux personnes marginalisées par une historiographie nationale ou marxiste. L’ouvrage est né de la rencontre d’Edward P. Thompson, « historien, sociologue radical, marxiste teinté d’ouvriérisme, polémiste de la “nouvelle gauche”, penseur socialiste », et des travailleurs du Yorkshire. Il a d’ailleurs été rédigé non dans un cadre universitaire ou à destination des spécialistes, mais pour des lecteurs issus des milieux populaires et des classes moyennes.

Celui que Miguel Abensour, dans sa préface, qualifie « d’écrivain politique, entendons un penseur qui ne sépare pas l’écriture de l’histoire de la question politique ici et maintenant », s’attache à montrer les expériences vécues par les contemporains de la « révolution industrielle »(tisserands, luddites, travailleurs agricoles, employés des grandes manufactures, artisans utopistes…) pour en relier les multiples fils, sans les subsumer sous la dénomination globalisante de « prolétariat ». Son but est d’exhumer des pans négligés de l’histoire de la classe ouvrière anglaise pour éviter aux « vaincus de l’histoire » ce qu’il appelle « la condescendance de la postérité ».

Edward P. Thompson s’attache donc aux figures, aux lieux, aux circulations, aux communautés, avec l’idée de montrer que « l’objet de cette étude est un processus actif, mis en œuvre par des agents tout autant que par des conditions. La classe ouvrière n’est pas apparue comme le soleil à un moment donné. Elle a été partie prenante de sa propre formation ». Cette théorie constructiviste des classes sociales insiste sur l’idée que les classes sociales ne sont pas un phénomène socio-économique existant indépendamment de la conscience de leurs membres. Pour lui, il n’y a donc pas lieu de séparer un versant « objectif », d’ordre socio-économique et un versant « subjectif », qui serait la conscience de classe.

En refusant de distinguer classe « en soi » et « pour soi », pour prendre la version Lénine ou Boukharine, ou « classe probable » et « classe mobilisée », comme le fera Bourdieu, Edward Palmer Thompson met l’accent sur les dynamiques à l’œuvre dans le monde ouvrier.

Pour lui, « l’expérience de classe est en grande partie déterminée par les rapports de production dans lesquels la naissance et les circonstances ont placé les hommes. La conscience de classe est la manière dont ces expériences se traduisent en termes culturels et s’incarnent dans des traditions, des systèmes de valeurs, des idées et des formes institutionnelles ». Une manière d’appréhender l’univers ouvrier, en mettant l’accent sur ses forces intrinsèques, ses combats et sa culture propre, sans doute fondamentale pour comprendre les malaises, les appréhensions et les attentes des ouvriers d’aujourd’hui….

Par Joseph Confavreux – Mediapart.fr, 21.04.2012

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