Jacques Bidet – Et nous voyons apparaître une nouvelle conscience de classe

La faucille et le marteau ont disparu, nobles outils des paysans et ouvriers de jadis. Mais le drapeau rouge est de retour, jeune comme au premier jour, flamboyant, innombrable. Avec l’Internationale et le poing levé, côté cœur, dit-on. Et le discours de classe.

L’idée d’un «parti de la classe ouvrière» était lentement tombée en désuétude. Les ouvriers restaient nombreux. Mais la classe ouvrière, du fait de la déconstruction de ses «forteresses» industrielles, cessait progressivement d’être une force sociale consciente de soi. Les communistes eux-mêmes délaissaient le registre de la classe, tenu pour celui d’une obscure langue de bois, pour le registre de la politique, celui de cette scène publique où s’opposent la droite (avec son extrême) et la gauche (avec sa vraie gauche, la gauche de gauche). C’est cette vision politiste binaire qui est entrée en crise. On repart dans la «lutte des classes».

Mais ce qui émerge, c’est une nouvelle conscience de classe. L’acceptation par les communistes d’un candidat transfuge des socialistes, porteur d’autres repères et d’une autre mémoire, y est pour quelque chose. Elle a généré une prise de recul par rapport au passé, une nouvelle vision du champ de bataille, dans laquelle beaucoup se sont retrouvés. La question identitaire de classe – «Qui sont nos amis ? Qui sont nos ennemis ? Et, en définitive, qui sommes-nous ?» – s’est posée à frais nouveaux. On a commencé à mieux comprendre que ce qui organise et dynamise en profondeur le champ social, ce n’est pas la division binaire du champ politique en droite et gauche, mais le clivage de classe. Qui coupe tendanciellement la société en deux. En haut : une «classe privilégiée», où l’on détient soit les privilèges de la propriété, du capital accumulé, soit ceux de lacompétence patentée : deux privilèges auto-reproductibles, entremêlés, mais antagonistes en même temps que connivents. En bas : une «classe populaire», la classe de ceux qui n’ont pas de privilèges, les «prolétaires» d’aujourd’hui, le peuple dans son grand nombre, divers et inégal, grevé d’anti-privilèges côté femmes, immigrants, précaires… Relation historique fluctuante.

Durant les Trente Glorieuses, les «compétents», alliés aux «prolétaires» dans la construction de l’Etat social national, avaient contenu les privilèges des «capitalistes». Quand la déferlante néolibérale est venue bousculer ces dispositifs nationaux où se nouait un compromis historique, c’est une autre alliance qui s’est imposée : entre les deux pôles du privilège. Au terme, la finance semble en passe d’absorber l’élite. (Nous soulignons. Jm BA)

Ce qui complique encore les choses et semble condamner toute stratégie «populaire», c’est que le pivot de la balance politique, l’axe d’une majorité de gouvernement, ne repose pas sur ce clivage de classes entre privilégiés et sans-privilèges. Il correspond à la division structurelle de la classe privilégiée : une droite dévouée à la finance, une gauche dominée par l’élite. Et le peuple, dans sa masse, répartit ses voix entre l’un ou l’autre bord : en fonction de leurs attaches sociales, les uns font confiance aux patrons, les autres aux gestionnaires. Bref, il y a deux classes sociales (les privilégiés, les sans-privilèges) ; et deux places sur la scène politique (la droite et la gauche), mais elles échoient aux deux pôles de la classe dominante. Le paradoxe est que la gauche populaire, qui proclame que le peuple doit trouver en lui-même sa propre politique et ses porte-parole, considère qu’elle est aussi chez elle à gauche, avec la gauche élitaire,malgré tout son alliée. Elle a ses raisons : le pouvoir des capitalistes s’exerce par exploitation sans phrase, tandis que le «savoir-pouvoir»(comme dit Foucault, et Bourdieu dirait «capital culturel») prend des formes plus ouvertes, qui laissent plus floue la frontière entre «eux» et «nous». On ne confondra pas l’adversaire à abattre et le partenaire possible.

Mais comment s’allier à gauche aux privilégiés de la compétence sans trahir l’impératif prolétaire, qui est d’abolir tous les privilèges de classe, toute cette domination de classe ? Nul doute que cela passe par une bataille de classe, qui assume un discours de classe face à la domination des privilégiés dans leur ensemble : frapper l’adversaire sans ménager le partenaire. Car la lutte politique de classe se joue ici à trois. S’il y a bien deux classes (les privilégiés, les sans-privilèges), il y a pourtant trois forces sociales en présence : deux en haut, une en bas. La lutte d’en bas vise à briser l’unité en haut, à disjoindre les compétents des capitalistes. Il y a «nous» et «eux», mais on fait la différence parmi «eux».

Voilà bien le discours de Jean-Luc Mélenchon. Il traite les journalistes de la télévision – figures emblématiques de «l’élite» – comme les larbins du système. Il dit haut et fort que l’alternance au pouvoir des deux pôles du privilège n’est pas dans la nature de la démocratie. On peut renverser cette dictature de l’alternance. Cela en rassemblant la gauche et donc en s’alliant aux supposés compétents, mais sans complexe, parce qu’en réalité, «l’élite, c’est nous». Fierté prolétaire.

On est capable de tenir un système de production qui assure à chacun une vie bonne et sûre. On est assez fort pour affronter les diktats des marchés. Le peuple n’a pas vocation à être représenté par les partis des privilégiés, même s’il sait qu’il choisira de s’associer, sous quelque forme, aux «compétents». Il est le grand nombre, il doit mieux savoir ce qui convient à tous. Fondamentalement, c’est à lui de prendre la tête d’une alliance dans laquelle les compétents trouveront leur compte. Ce que Gramsci appelait, à l’inverse d’une dictature, une «hégémonie» populaire. Un jour viendra.

Reste à savoir, bien sûr, si ce «peuple» sera capable, au-delà de l’opportunité offerte par un porte-parole prestigieux, de se donner l’organisation politique appropriée, diverse et rassemblée. Un «nous» dans la longue durée. Sans quoi tout cela n’aura été qu’un feu de paille.

JACQUES BIDET Professeur émérite de philosophie à l’université Paris-Ouest

Dernier livre paru : «l’Etat-monde, libéralisme, socialisme et communisme à l’échelle mondiale», PUF, 2011.

(Dessin Alain Brillon)


Source : Libération, 12.04.20

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Une réflexion au sujet de « Jacques Bidet – Et nous voyons apparaître une nouvelle conscience de classe »

  1. Les compétents restent alliés aux prolétaires ne serait-ce que parce qu’ils ont tous été déclassé. Le »faire savoir » et le tintamarre marketing ayant remplacé le « savoir faire »

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