Jérôme Leroy – Mélenchon ? Un roman noir

Je n’ai pas toujours eu envie d’écrire du roman noir. Au commencement, j’avais plutôt une nature heureuse, rêveuse, presque indolente et j’aimais, j’aime toujours d’ailleurs, des écrivains qui n’allaient pas dans le sens de l’engagement familial. Un engagement qui se partageait entre communistes, socialistes et chrétiens de gauche. Oui, dans ma bibliothèque, il y avait Aragon et Vailland, les surréalistes mais aussi Toulet, Morand et Nimier. D’une certaine manière, le style pour moi excusait tout, la littérature me semblait une sorte de zone franche où l’on pouvait n’avoir comme loi que le goût et les affinités électives.

Finalement, je le pense toujours. Nous sommes dans une époque où l’on a tendance à demander ses papiers à tout le monde, ce n’est peut-être pas la peine d’en rajouter avec les écrivains. Il faudrait d’ailleurs toujours se souvenir de ce mot de Léon Daudet, premier couteau de Charles Maurras à l’Action française et néanmoins excellent critique littéraire. Il était membre du jury Goncourt en 1932. Il fit un véritable scandale quand le jury en question préféra au Voyage au bout de la nuit de Céline, Les Loups, de Guy Mazeline.

Comme on s’étonnait que lui, le chantre de la monarchie, de la nation se fasse le défenseur d’un roman aussi antimilitariste, anticolonialiste et libertaire, il répondit :« En littérature, la patrie, je lui dis merde ! » Il avait ainsi, un peu crûment, opéré une distinction fondamentale entre l’homme et l’écrivain, la personne et l’oeuvre mais aussi et surtout entre son propre engagement politique et ses dilections littéraires.

Donc, pour moi, il est hors de question de me priver de quelque écrivain que ce soit, fût-il à mes yeux sur un plan humain ou politique un salaud intégral. Et puis les choses ne sont jamais aussi simples. Je ne sais pas si Drieu La Rochelle était d’un commerce agréable malgré son collaborationnisme, mais je sais pour l’avoirun peu connu que le romancier noir ADG, classé à l’extrême droite, mort en 2006, avait un engagement politique à l’inverse du mien mais que j’aimais ses livres qui avaient une grâce toute blondinienne et, qu’en plus, il nous est arrivé de boire quelques coups ensemble, en compagnie de Frédéric H. Fajardie, ancien de la Gauche prolétarienne et autre admirable auteur de romans noirs, lui aussi un ami, lui aussi disparu.

Cela n’empêche pas l’engagement et la fermeté des convictions par ailleurs. Si la littérature dite engagée a connu ses ridicules notamment avec les épigones de Sartre, si la vieille notion de « l’écrivain témoin de son temps » a pris du plomb dans l’aile, il me semble que le roman noir est le dernier genre qui puisse concilierl’exigence politique et la liberté littéraire. Et ce, tout en évitant le catéchisme moralisateur d’un certain roman néopopuliste et à plus forte raison le nombrilisme impérialiste de l’autofiction qui continue à s’interroger sur le sexe des anges pendant que l’on délocalise et que l’on nomme un peu partout des « gouvernements techniques » en Europe sans même avoir la pudeur de recourir à une fiction électorale.

C’est ainsi que pour ma part, dans mon dernier roman, Le Bloc (Gallimard, 2011), j’ai essayé de rendre compte des trente dernières années de notre histoire, trente années de crise à travers le prisme de la résistible ascension d’un parti d’extrême droite qui, à la faveur d’émeutes urbaines frisant avec la guerre civile, est invité au cours d’une nuit de négociations secrètes à participer à un gouvernement d’union nationale.

Je pense en effet que l’extrême droite, et son enracinement durable dans la société française, est un des symptômes de cette crise interminable qui nous a fait passer, en un quart de siècle, d’une société où le vouloir vivre ensemble était encore une réalité à une société de replis communautaires, identitaires, religieux où tout le monde a peur de tout le monde et où cette haine latente est attisée par ceux qui ont tout intérêt à ce que les regards ne se posent pas sur les causes réelles de cette situation : un creusement sans précédent des inégalités économiques et une ségrégation de fait inscrite dans le tissu même de nos villes.

Seul le roman noir pouvait me permettre de pousser cette situation à l’extrême, degrossir les lignes de forces existantes et, surtout, sans peur de la réprobation de ceux qui feignent encore de confondre l’auteur et le narrateur, de prendre pour personnages principaux deux militants de ce parti d’extrême droite en restituant leurs émotions, leurs folies, leurs abjections, petites et grandes, mais aussi leur paradoxale humanité par le biais du monologue intérieur, sans filtrer leurs pensées.

Le roman noir, sa force, sa liberté, c’est de réussir cette synthèse miraculeuse entre l’engagement et l’absence de prêchi-prêcha ou de catéchisme (même antifasciste). Contrairement à Stendhal, je ne crois pas que ce soit la politique qui soit comme un coup de feu dans un concert, mais bien davantage la moraline ou la bien-pensance d’un auteur interventionniste qui veut à tout prix démontrer la pureté de ses intentions au lecteur.

Si j’insiste sur l’appellation roman noir plutôt que polar ou roman policier, c’est pour plusieurs raisons. D’abord, roman policier me fait penser au chien du même nom et ce n’est pas mon animal préféré. Ensuite, le roman policier est une littérature du retour à l’ordre. Siegfried Kracauer, philosophe de l’école de Francfort qui s’était intéressé au genre dans les années 1920-1930, avait constaté deux choses : certes le roman policier était une littérature liée à l’effondrement des certitudes capitalistes et à ses premières crises mais, malgré tout, l’enquêteur assimilé tantôt au prêtre, tantôt au philosophe, résolvait le mystère et tout pouvait, au moins pour un temps, recommencer comme avant.

Finalement, et c’est peut-être ce qui explique son abondante consommation, le roman policier est anxiolytique. Il part du principe que la société fonctionne à peu près normalement et que les problèmes qu’elle génère, les crimes qu’elle porte en elle comme la nuée porte l’orage peuvent se résoudre grâce à l’intervention efficace de la police, de courageux journalistes voire d’experts scientifiques, véritables héros positifs de notre temps comme il en existait jadis dans la littérature réaliste socialiste ou catholique édifiante.

Le roman noir, lui, est d’une nature pessimiste. A l’anxiolytique, il préfère l’anxiogène. Il se refuse à mentir sur l’homme et il sait que le monde n’est, jusqu’à preuve du contraire, que le siège des pires injustices, le lieu d’une violence protéiforme, que la frontière entre le bien et le mal est floue, que les tenants de l’ordre sont en fait des « anarchistes du pouvoir », comme les appelait Pasolini dans Salo ou les 120 journées de Sodome. C’est-à-dire des prédateurs qui se croient tout permis parce qu’ils avaient le pouvoir politique hier, le pouvoir économique, ce dernier ayant désormais dépossédé le premier de ses prérogatives, ce que tous les candidats à la présidentielle, à l’exception de deux ou trois, ont acté de manière plus ou moins avouée.

Disons que le roman policier suppose une certaine foi dans le réformisme là où le roman noir oscille soit entre le cynisme, le nihilisme ou, au contraire, l’espérance révolutionnaire. Il n’est pas indifférent de savoir qu’un des premiers romans noirs répondant aux canons du genre est Moisson rouge, de Dashiell Hammett, paru à la veille de la crise de 1929. Dashiell Hammett avait plus que des sympathies pour le communisme et adoptait une écriture comportementaliste pour décrire un monde où la collusion entre la mafia, les syndicats, les politiques et la police était totale.

Il n’est pas indifférent, non plus, de savoir que ce qu’on a appelé le néopolar enFrance et qui était l’oeuvre d’anciens de Mai 68 et des combats postérieurs de l’extrême gauche se réclamait comme par hasard, à l’instar de Jean-Patrick Manchette, de Dashiell Hammett et renouait avec cette tradition radicale de la critique sociale : Vautrin, Jonquet, Fajardie, Pouy, Quadruppani, Daeninckx…

Pour aller vite, on pourrait dire que le romancier noir français dans le cas où il ne refuse pas le jeu électoral comme le recommande le dernier livre d’Alain Badiou, Sarkozy pire que prévu, les autres : prévoir le pire (éd. Nouvelles Lignes, 94 p., 9,50 euros), va plutôt voter pour Jean-Luc Mélenchon comme l’a montré une récente pétition rassemblant une centaine d’auteurs de romans noirs que j’ai également signée.

Sans doute parce que M. Mélenchon, au-delà de sa niaque tribunicienne, est le seul à rendre compte, avec les mots qui font mal, d’un réel français que plus personne ne veut voir. En ce sens, sa démarche est identique à celle du romancier noir. Il est, d’après ses propres termes, le bruit et la fureur, le tumulte et le fracas.

En ce qui me concerne, son constat est celui que j’ai pu faire durant une partie de ma vie professionnelle où j’ai enseigné, pendant plus de vingt ans, dans une zone d’éducation prioritaire de Roubaix. Et, là où grâce à l’écriture j’ai pu choisir la colère plutôt que la résignation, la révolte plutôt que la dépression, M. Mélenchon offre au militant, à l’électeur que je suis également, une perspective enfin réellement politique. 

Que les auteurs de romans noirs, qui ont tous plus ou moins exercé ou exercent encore des professions qui sont en première ligne sur le front de la violence sociale, enseignants, éducateurs, infirmiers et même parfois flics, se retrouvent dans le discours du Front de gauche ne surprendra que ceux pour qui la politique n’est pas un enjeu où s’articulent sans cesse l’expérience individuelle et l’espérance collective. (Je souligne. Jm BA)

Alors, oui, on peut se méfier des pétitions, trouver ridicule que l’écrivain donne un blanc-seing à un candidat quel qu’il soit. Peut-être… Mais en ce qui concerne le romancier noir, il semble ici qu’il y ait une profonde cohérence entre son travail littéraire et son engagement politique, sans pour autant, jamais, que l’un soit inféodé à l’autre.

Jérôme Leroy


Ecrivain, il est l’auteur d’une vingtaine de livres, dont « A vos Marx, prêts, partez » (Baleine, 2009), « Monnaie bleue » (La Table ronde, 2009) et « La Minute prescrite pour l’assaut » (Fayard/Mille et une nuits, 2008). Dans son oeuvre, le plus souvent, il est question d’une société au bord de l’apocalypse. Avec « Le Bloc », il publie son premier roman dans la « Série noire » (Gallimard, 2011)

Source : Le Monde, 07.04.2012

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