F.Cusset, T.Labica et V.Rauline – Néolibéralisme, pourquoi tu nous tiens?

On reconnaît les esprits libres à leur perplexité. A leur incrédulité face au purisme ostentatoire, leur scepticisme critique devant les déclarations univoques, les assertions trop entières, faites la main sur le cœur comme si l’on n’avait rien à voir avec cela même qu’on dénonce haut et fort. Dans la fièvre des années 1968, on abusait gaiement du terme de «fasciste», qu’on se renvoyait à la figure à tout bout de champ, des «CRS SS» aux «collabos» du Parti Communiste. Un conformisme de langage, et une dévaluation de ce mot et de ses enjeux historiques, auxquels le psychanalyste et philosophe Félix Guattari, esprit libre entre tous, aimait à opposer son scepticisme schizoïde à lui, un brin provocateur: le mot de fascisme n’a d’intérêt, répétait-il, ni comme nom d’oiseau ni comme relique historique, mais à partir du moment où l’on prend le risque de l’interroger subjectivement, de le chercher et de le reconnaître en nous, à travers nous, ce fascisme intérieur qui anime le petit individu (dogmatique ou pas) du monde contemporain, plus dangereux et pernicieux que celui des chemises brunes –ce fascisme en nous, écrivait-il, «qui nous fait aimer le pouvoir, désirer cette chose même qui nous domine et nous exploite».

Il serait grand temps de faire de même avec le mot de «néolibéralisme», qui a, quarante ans plus tard, un peu la même fonction que celui de «fascisme» au sortir des années 1960: renvoyer à une entité vague et mal dégrossie qu’on peut associer au Mal, s’en déclarer indemne, pur, extérieur, l’employer en toutes occasions pour s’entourer toujours d’une ligne de protection, d’une frontière dont on détient les clés, en-deçà de laquelle ça pense et ça résiste, et au-delà de laquelle ça consomme et ça se trompe, ça se vautre dans l’illusion rationnelle et dans le cynisme des marchés. «Néolibéral», qui a encore un sens précis chez certains penseurs critiques contemporains (Immanuel Wallerstein, Christian Laval, Fredric Jameson, Wendy Brown…), notamment dans la lignée des réflexions de Michel Foucault, devient un mot fourre-tout, creux et flou, dans les stratégies d’auto-promotion et les guéguerres de position du débat public actuel –ou de ce qu’il en reste. Ou dans les déclarations de principe de tous ceux qui sont passés maîtres dans l’art du chantage moral et du boniment électoral, de tous ceux pour qui ces mots désormais incontournables disent à peu près la même chose: «néolibéralisme», «capitalisme» ou «pensée unique», fétiches interchangeables dont la double vertu, pour les tenants du discours dominant, serait d’un côté de garantir la pureté d’intention de celui qui les (d)énonce, et de l’autre de rappeler implicitement à tous les autres, à la façon des messages subliminaux, que ces mots n’en sont pas moins une fatalité, l’unique cadre dans lequel le débat peut avoir lieu, les élections se produire, et vos vies à tous continuer. Sans jamais, bien sûr, prendre le temps d’analyser le terme de «néolibéralisme», de le distinguer de ses synonymes apparents, d’interroger sa pertinence historique et théorique.

Il lui arrive donc aujourd’hui ce qui advint du terme de «fasciste» à l’orée des années 1970, qui s’est mis à désigner alors tout et n’importe quoi, n’en déplaise aux excellents historiens qui en refaisaient au même moment la généalogie moderne, politique et sociale. Il n’y aurait là rien de bien grave, au vu du nombre de signifiants qui ont perdu tout leur poids de sens à l’âge du bavardage télévisuel et du cyber-commentaire généralisé, s’il n’y allait pas aussi d’une compréhension possible des coordonnées précises de notre moment historique (Nous soulignons, Jm BA), d’une compréhension des logiques contemporaines de la domination et de ses mécanismes complexes. Et qu’on n’aille pas nous dire que la compréhension relève encore de l’impuissance, qu’elle vaudrait inaction ou juste bonne conscience intellectuelle: si le néolibéralisme est aujourd’hui dans les têtes, autant sinon plus que dans les discours dominants et le fonctionnement de l’économie, c’est là qu’il faut aller le débusquer, le fouiller, l’interroger, si l’on veut redonner la moindre chance à l’idée – galvaudée, nous répète-t-on ici et là – qu’on pourrait encore s’en émanciper.

L’économie informe nos histoires, peuple nos imaginaires

Car le pointer du doigt hors de nos têtes, là-bas sous la plaque du microspcope, ou dans l’espace des idées vagues, dans un recoin plus ou moins abstrait de notre pauvre grille de compréhension, ou d’incompréhension, c’est toujours passer à côté du «néolibéralisme». C’est l’arracher à nous, à ce qu’il fait de nous, à ce que nous faisons de, avec, pour lui. Non, il n’est pas seulement une doctrine économique et un certain fonctionnement des marchés, fondés sur la confiance dans les choix rationnels des acteurs privés et le refus de l’Etat et de l’intervention publique, même s’il est aussi cela.

Non, il n’est pas seulement le reflet de cette doctrine et de ce fonctionnement dans les médias et les tribunes électorales, dans les discours des animateurs de la démocratie libérale, que ceux-ci croient à l’autonomie de la sphère politique ou bien qu’ils assument leur statut de fondés de pouvoir du capitalisme financier – ces discours de l’Etat frugal et du secteur public minimal (small government), ces discours de l’application des règles managériales et des principes de rendement et de mobilité optimaux dans les rouages de la puissance publique voire de la société civile (public management). Même s’il est aussi cela, évidemment.

Et non, le néolibéralisme n’est pas seulement une option idéologique, culturellement connotée, qui l’aurait emporté au cours du dernier demi-siècle, une option anglo-saxonne, américano-britannique, occidentale et protestante –un mal en provenance de là-bas, contre lequel les «Latins» ou le Sud de la planète pourraient se dire immunisés, moyennant une partition aussi dangereuse que les radotages du vieux Samuel Huntington sur le «clash des civilisations». Comme si le «néolibéralisme» était un programme inscrit dans les chromosomes historiques et l’inconscient politique de populations spécifiques, comme s’il était une essence ethniquement et géographiquement déterminée. Et comme si les descendants de capitaines hollandais ou de puritains de Nouvelle-Angleterre étaient voués à en être les promoteurs inlassables, les seuls, et sans alternative pour ce qui les concerne. Un tour rapide par le Bund pailleté de Shanghai ou par les centres commerciaux géants de Dubaï suffirait à prémunir quiconque contre ce dernier préjugé.

Là où les choses se compliquent, c’est que l’économie n’est pas cette sphère spécifique de l’activité humaine (décisive, certes, mais localisée précisément, là-bas), elle est aussi un véhicule de fantasmes et de désirs, un carburant imaginaire et culturel, la matière même d’une vision du monde. Là où les choses se compliquent, c’est que le «néolibéralisme», aussi embrouillée que soit sa définition, n’a pas essaimé seulement dans les bonnes feuilles des magasines et les preux discours des candidats aux élections: il s’est diffusé dans nos syntaxes, nos références, nos mythologies, nos petites et nos grandes histoires, nos réflexes et nos affects, et il est même une façon de parler, une raison de fabriquer des histoires, une tonalité générale des rapports sociaux, et jusqu’aux rapports plus intimes. Il est un ordre du discours, au sens de Michel Foucault: une manière de hiérarchiser, de découper le réel en catégories «objectives», de délimiter l’horizon des possibles et des priorités, une manière de s’entendre et de se comprendre, de penser et de représenter.

C’est dans cette perspective qu’on peut parler d’un «imaginaire», au sens vaste et noble que donnent à ce terme un peu science-fictionnel certains psychanalystes et certains anthropologues: une logique narrative, un mécanisme de désir, uneculture dans son acception la plus large, celle de conception intégrale du monde (weltbild, disaient les philosophes allemands). Autant de phénomènes moins faciles à extirper, moins faciles même à pointer d’un doigt rageur, au bout de sa lunette critique, que ne le sont les règles de fonctionnement des marchés, les réformes proposées du secteur public, ou les nouvelles inquiétantes en provenances d’outre-océan. Plus diffus, plus profond, plus intime: tout un cadre, et un mode, de subjectivation, toute une façon de devenir soi. D’où l’équivoque à laquelle on se confronte à vouloir penser l’imaginaire néolibéral. D’où l’ambiguité foncière, logée au cœur de nos subjectivités, à laquelle renvoie un tel imaginaire, qui nous a bercés et nous a tous abreuvés. Un imaginaire dont les prémisses se trouvent aussi bien dans les super-héros des bande-dessinées pulp de l’entre-deux-guerres que dans les principes qui présidèrent à la création des grandes organisations transnationales de coopération, ces organismes non-gouvernementaux fondés au sortir de la Deuxièle Guerre mondiale sur les ruines de nos vieux Etats-nations. Et un imaginaire dont les ingrédients les plus récents incluent des choses aussi variées que le second marché de l’armement de haute technologie, l’esprit coopératif et libertaire qui souffle aujourd’hui sur le Web 2.0, ou le projet en cours de validation (en Corée du Sud) de clonage d’un mammouth à partir de traces ADN préservées dans le permafrost.

Cinq (vieilles) ritournelles néolibérales

Ambiguïté, en nous, du néolibéralisme. Pour mieux circonscrire cette ambiguité, et rappeler que le néolibéralisme peut être partout aujourd’hui sans pour autant ne rien désigner de précis (ou qu’il peut avoir un sens exact et, pourtant, un périmètre très expansif), il suffit de rappeler certaines de ses ritournelles, toujours très populaires aujourd’hui –quand elles ne connaissent pas même un retour en force à la double faveur de la crise mondiale et de l’ambiance pré-électorale. On se contentera ici de cinq modalités de cette ambiguité néolibérale, de cinq petites histoires toujours brûlantes qui sont autant de piliers de l’imaginaire néolibéral, et dont les morales (à la façon du fabuliste) gouvernent nos conduites, ou nous sont présentées du moins comme des leçons incontestables.

Il y a d’abord l’histoire de la personnalisation vertueuse: oui, certes, la démocratie médiatique pointe trop ses caméras indiscrètes sur les personnalités et les vies privées des candidats, aux dépens de leurs programmes et de leurs idées, mais c’est aussi, nous répète-t-on, qu’il vaut mieux savoir à qui l’on a affaire, c’est aussi que derrière les mensonges de la parole politique il demeure une vérité de la confiance et de la sincérité, et que ces qualités mobilisées par un homme (plus rarement par une femme…) pour l’emporter dans ce combat-là sont bien les qualités qu’un peuple raisonnable doit exiger de ses représentants – ténacité, dévouement, éloquence, séduction, rage de vaincre. Un homme, un peuple, une nation, une époque: la success-story se décline toujours au singulier.

Il y a ensuite la fabulette de la concurrence providentielle, une fabulette vieille comme Maggy Thatcher et les années 1980, mais encore et toujours remise au goût du jour, comme ce fut le cas en France récemment, lorsqu’on cèda une part du gros quatre-quarts de la téléphonie mobile à un opérateur révolutionnaire au nom libératoire. On connaît la fabulette: retirez à l’Etat ou au Trust son monopole inique, laissez les marchands se battre entre eux à coups de baisses de prix, et c’est au bout du compte le client-citoyen qui en sera bénéficiaire. De quoi rappeler à qui en douterait encore ce qui relie comme par nécessité la concurrence et l’égalité, le marché et la démocratie, le gros pactole et la petite économie.

Il y a aussi, évidemment, l’histoire de l’anticonformisme à tous les étages, l’exception aux normes qu’incarnerait l’individu singulier, différent, admirable, toute cette puissance de «déterritorialisation» du capitalisme avancé, comme disait Gilles Deleuze, ou cette Ubris amorale de la plus-value, comme le pointait déjà Marx, qu’on retrouve à nouveau dès qu’on se met à louer, souvent à raison, l’esprit original d’un tel, les provocations courageuses d’un autre, la façon qu’a celui-ci de ruer dans les brancards et la manière qu’a tel autre de penser à rebrousse-poil: même quand ces héros de la vie indépendante, ou de la parole hétérodoxe, n’ont rien à voir avec l’élite néolibérale, quand ils sont chanteurs, écrivains, pirates ou sportifs amateurs, c’est toujours le même mythe qu’on reconduit, celui de l’individu contre ses déterminations sociales, de l’aventure valeureuse contre les données de l’époque, du sujet volontaire toujours plus fort que les ancrages et tous les collectifs.

Et puis il y a encore, indissociable de l’imaginaire néolibéral, et des ambiguités auxquelles il nous confronte, ses histoires vitalistesomniprésentes: l’injonction de la vie, l’ode à la puissance de vie, la défense des forces de la nature et des miracles de la survie, ou juste la fascination bien compréhensible pour les victoires que remportent aujourd’hui la science et les techniques sur la maladie et sur la mort. Toute une impulsion «bio-politique» qui consiste à favoriser, à électriser, à gérer et optimiser la vie, la vie individuelle et collective. C’est de cette biopolitique que Michel Foucault voyait les prodromes dans les discours des économistes physiocrates des Lumières sur la «sympathie universelle», puis dans les premières politiques natalistes et hygiénistes du XIXe siècle. Tout un programme positif, autrement dit, une idéologie complète et déjà ancienne, à l’aune desquels il est difficile de définir le néolibéralisme seulement en négatif, comme simple absence de restrictions au bon déploiement des marchés.

Et il y a, enfin, le coup de la vitesse, de l’accélération, cette merveille d’agilité qui permet de s’adapter en temps réel, cette prouesse inédite de qui fait toujours plus vite ce qu’on faisait jusqu’alors plus lentement: autre histoire majeure, ou répertoire inépuisable d’histoires, du néolibéralisme contemporain. Car l’accélération, l’immédiateté médiatique, l’annulation technologique des distances, mais aussi l’impératif de rendement, l’obligation de la réponse automatique, tout cela compose ensemble un certain dispositif d’espace-temps, un certain rythme, ou une certaine esthétique rythmique, de la culture néolibérale environnante.

Et au-delà de ces cinq thèmes, la liste est sans fin qui rappelle, si besoin était, l’équivoque sur laquelle joue l’imaginaire néolibéral pour forcer nos résistances, pour devenir la mesure de nos réflexes, naturaliser sa logique en nous et entre nous. Car on peut toujours la prolonger, la liste des ambiguités: la mondialisation extatique, cette fluidité nouvelle des passages et des échanges qui se présente comme la levée de toutes les barrières (même quand elle en installe d’autres); le principe du réseau, qui substitue aux froides logiques de la sélection légitime les joies de la connivence, de l’inclusion, de l’entre-soi, même quand on a 5 000 amis dans son «réseau social»; la mobilité infinie, qui se présente comme le nomadisme épanoui d’une époque qui a rompu avec ses racines et ses rigidités, quand elle n’est le plus souvent que le stade ultime de la précarisation, de la dispersion spatiale, non seulement du travailleur mais de l’être; ou encore la belle créativité, qui fait de chacun de nous, avec nos «pratiques culturelles» et nos ruses inventives, bien plus que les petits soldats obéissants du capitalisme autoritaire, bien mieux, même quand la créativité en question est mobilisée, requise, accaparée par ceux-là même qui en nous employant, en nous obligeant, en signifient la négation pure et simple.

Tout cela est connu, et avait déjà été analysé par Luc Boltanski et Eve Chiappello il y a douze ans (dans Le Nouvel esprit du capitalisme), quand ils montraient comment les manuels de management des années 1980 avaient recyclé et recanalisé les thèmes et les énergies libertaires des années 1968. On le sait, mais il est bon de le rappeler aujourd’hui, pour ne pas reconduire une vision manichéenne, celle d’un purisme non-marchand face à l’enfer des intérêts, et pour voir comment ces histoires-là, ces traits-là, qui ne sont ni le bien ni le mal, et qui peuvent être aussi de très bonnes choses, se trouvent mis au service d’intérêts spécifiques par des discours spécifiques dans des circonstances historiques spécifiques – pour rappeler, en d’autres termes, qu’ils n’ont rien à voir par essence avec le néolibéralisme, mais se trouvent captés par son imaginaire, mobilisés par ses dispositifs. Et pour rappeler, dès lors, que loin d’être une essence, une substance idéologique stable et séparée, néolibéralisme est plutôt le nom d’un certain dispositif furtif, toujours en veille, toujours en attente: un dispositif de captation des énergies subjectives et des imaginaires, des conceptions politiques et des façons d’être ensemble, un dispositif lui-même souple et indéfiniment ajustable en prise sur les puissances subjectives, en prise sur ce qui en nous pourrait dire non, sur ce qui croit dire non, parfois même à l’instant où l’on dit non. Un dispositif narcissique et récursif, de construction de soi, de perte de soi dans la marchandise puis de faux retour à soi: ceux qui parlent d’eux, pour se plaindre ou se réjouir, sont davantage les jouets de ce dispositif que ceux qui parlent d’autre chose, des choses, ou juste de ce qui se passe. Quant à ceux qu’on dit fous, et qu’on soigne comme tels, parce qu’ils parlent de l’invisible et jamais d’eux-mêmes, ils sont peut-être en ce sens plus idemnes que tous les autres de cette folie rationnelle qu’est la subjectivation néolibérale.

La success-story de la société du Mont-Pélerin

Ces généralités trop vite rappelées ne contredisent en rien l’histoire officielle, et indispensable à rappeler, de ce qu’on entend sous le nom de «néolibéralisme»; elles en sont plutôt le complément, l’horizon d’attente, la zone de subjectivation. L’histoire officielle, on le sait, commence avec la réunion en 1947, dans un village de Suisse romande, de la «société du Mont-Pélerin», un petit cénacle intellectuel composé de quelques économistes et philosophes convaincus que les pires désastres de l’humanité, y compris ceux qui venaient alors de s’achever, étaient imputables à l’Etat et à ses interventions maléfiques dans les affaires humaines –avec pour seule alternative, selon eux, la radicalisation des logiques de marché et la privatisation accélérée de tout l’espace public. Une resucée, en un sens, des principes néo-classiques d’harmonie sociale et d’efficacité économique par le libre jeu des marchés, ces principes hérités de la philosophie physiocrate d’Adam Smith et de la fable des Abeilles de Mandeville (sur l’utilité sociale de l’égoïsme). Mais une resucée au goût du jour, avec pour contexte les ruines fumantes de la Seconde Guerre mondiale, et pour ennemi intime ce keynésianisme et ces odes à l’économie «mixte» inaugurés avant-guerre par le New Deal de Roosevelt aux Etats-Unis et le Front populaire français, et prolongés après-guerre par les travaillistes anglais et les sociaux-démocrates scandinaves. La main invisible des marchés, en un mot, contre la main perfide de l’Etat, toujours solide dans le monde dévasté de l’après-guerre.

Parmi les participants à cette réunion de 1947, largement mythifiée depuis: l’économiste et philosophe autrichien Friedrich August von Hayek, son cadet l’américain Milton Friedman, et l’épistémologue évolutionniste allemand Karl Popper. Mais ces idées alors plus que marginales, bien décidées pourtant à accéder au pouvoir, et sans passer par le jeu électoral, vont se diffuser au cours des trois décennies suivantes dans tous les cercles d’influence, pendant ces «Trente glorieuses» keynésiennes et plus ou moins prospères au fil desquelles les premiers néolibéraux attendent leur heure: ce seront les réseaux de l’Ecole de Chicago en économie et en sciences sociales, ce seront des ramifications philosophiques du côté du néo-platonisme de Leo Strauss aux Etats-Unis puis d’un «retour» un peu biaisé à Kant en Europe, et ce sera le succès de ces principes radicaux dans les nouvelles arènes non-gouvernementales (FMI, Banque mondiale…) ou les sociétés plus ou moins secrètes qui réunissent les dirigeants des pays occidentaux dans leur guerre contre l’hydre communiste (comme avec la commission trilatérale de 1973).

Finalement, au moment même où certains penseurs critiques parviennent enfin, dans leur coin, à saisir la nouveauté d’une telle conception, et sa différence d’avec la tradition libérale (comme avec le cours de Michel Foucault sur la biopolitique, en 1979, ou le second volume du projet «Capitalisme et schizophrénie» de Deleuze et Guattari, publié en 1980 sous le titre Mille plateaux), cette vision accède soudain au pouvoir suprême: Margaret Thatcher devient en 1979 le Premier ministre de sa Gracieuse majesté et le républicain Ronald Reagan, l’année suivante, président des Etats-Unis. S’en suit le spectaculaire glissement à droite de l’échiquier politique mondial, sur fond de répression des révoltes des années 1960-1970, de retour de bâton moraliste et réactionnaire, de disparition du communisme dit «réel» et de dérégulation et de privatisation accélérées des économies dites «libres» – tandis que s’installent en Allemagne, en Italie ou au Japon des gouvernements qui promeuvent explicitement ces mêmes principes. On sait aussi que les rares exceptions apparentes, socialismes français ou espagnol par exemple, ont sans doute procédé d’une ruse de la raison néolibérale, en vertu de laquelle il est des peuples à qui ces principes-là doivent être imposés en contrebande, par le paradoxe d’un régime «de gauche» et le chantage en vogue du «réalisme» auquel devraient s’adapter les meilleures intentions une fois qu’elles ont la chance de se retrouver au pouvoir. Vingt ans plus tard, à la veille de la plus grave crise économique depuis les années 1930, alors que l’économie dérégulée et financiarisée est sur le point d’accoucher du désastre qu’on connaît aujourd’hui, et tandis qu’en face des forces critiques semblent se réveiller, dans les contre-sommets altermondialistes et sur les tables des libraires, les mêmes principes néolibéraux, leur même impact sur les subjectivités, la même équivoque par laquelle ils diffusent leur influence, tout cela est toujours au pouvoir. Plus naturel, plus indiscutable que jamais, derrière l’écran de fumée des nostalgies et des talk-shows.

C’est à cette étrange histoire, la nôtre, qu’il est urgent de s’intéresser, à celle d’un ordre de discours et de pensée qu’on n’a jamais cessé de sous-estimer depuis la fin des années 1940: en le prenant pour un extrêmisme d’économistes quand il contaminait déjà les élites politiques, pour une logique de marché quand il offrait toute une vision biaisée de l’homme et du monde, ou pour une simple idéologie quand les produits phares de la culture populaire et des médias dominants en véhiculent pourtant les postulats, les thèmes et les rhèmes, les héros et les morales. Il est urgent de prendre au sérieux cet imaginaire, trop unanimement et rhétoriquement dénoncé (jusque par l’impayable président sortant) pour sembler un adversaire sérieux, trop médiatiquement invoqué pour paraître désigner une entité précise et sérieuse, et trop évidemment dysfonctionnel aujourd’hui pour qu’on daigne faire encore attention à sa façon de diriger, non plus seulement les places boursières et les comités d’entreprise, les patronats et les conseils des ministres, mais aussi nos façons de penser, de raconter, de rêver, de travailler, nos façons de tripoter nos nouvelles tablettes et de prendre soin de nos corps, et même nos façons d’aimer nos conjoints et d’éduquer nos enfants.

C’est à cet effort de prise au sérieux du néolibéralisme, un effort critique et scientifique, engagé et pluridisciplinaire, que voudrait contribuer, avec d’autres événements, aux côtés d’autres équipes, le colloque qui a lieu du 29 au 31 mars à Paris (Ménilmontant) et à l’université de Nanterre. Avec quatre sessions successives, pour quatre facettes de l’imaginaire dominant: la communauté politique minimale qu’il autorise (et la communauté politique exigeante qu’on peut alors lui opposer), la figure du réseau comme fantasme et comme agencement social, l’invisibilité des travailleurs subalternes (femmes, migrants, précaires, esclaves), et enfin ce que peut la littérature, et plus largement la fiction, en régime néolibéral, ce régime qu’elle reflète autant qu’elle tente de le saboter, qui la conditionne autant qu’elle voudrait, parfois, le destituer. Et pour en discuter, des participants du monde entier –notamment en provenance de ces pays qu’on a un peu vite accusés d’avoir inventé, et de nous avoir imposé, le «néolibéralisme» en question. Ces pays qu’on a stigmatisés avant même d’avoir commencé à nous demander ce que ce mot pouvait désigner, s’il était le plus approprié, ce qu’il racontait de vraiment neuf («néo-») et dans quelle mesure, loin d’en être pur, chacun d’entre nous y participait, lui servait de relais –contre l’illusion de l’extériorité. C’est en tout cas le principe qui préside à cette rencontre, et à toute réflexion pertinente sur ces questions: l’approche critique, si elle veut être fidèle à sa noble ambition (la critique du présent), ne devrait pas s’exclure de l’objet de sa critique, s’isoler dans un retrait royal d’où la vue est surplombante mais la pensée, bornée. Car c’est chacun sa tête, c’est nos têtes à tous qu’il faut interroger, qu’il faut jeter dans la bataille, si l’on veut avoir une chance d’approcher au plus près ce néolibéralisme dans les têtes, et cette façon qu’a l’époque, dans sa logique dominante, de pénétrer nos têtes, de les ensorceler, et de s’y trouver bien. Et si l’on veut aussi, quand les circonstances s’y prêteront, demain matin peut-être, tenter collectivement de s’en défaire, peu à peu, tous ensemble.

François Cusset, historien des idées, professeur de civilisation américaine à l’université Paris Ouest – Nanterre
Thierry Labica, maître de conférences en civilisation britannique à l’université Paris Ouest – Nanterre
Véronique Rauline
, maître de conférences en linguistique anglaise à l’université Paris Ouest – Nanterre

Source : Invités de Médiapart, 28.03.2012

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