Jm Ben Adeb – Porque apenas si nos dejan decir que somos quien somos …

«Claude François et Mélenchon, c’est la grande nostalgie : les années 70, les drapeaux rouges, on va tout renverser… Mais arrêtez arrêtez ! » s’est écrié Dany Cohn-Bendit, avec sa fougue habituelle. Il y a peu, Plantu mettait, dans une soupe «populiste», un signe d’égalité entre Méluch’ et Marine Le Pen. Puis est venu le tour de Dany l’ex-Rouge d’établir, dans un cloaque nostalgique, une équivalence entre Méluch’ et Claude François. Des humeurs. Des humeurs tristes dont nous pourrions tenter d’interroger la source. De quel poil à gratter Mélcuh’ serait-il devenu le pourvoyeur, généreux au point de susciter une égale ire aussi bien chez des dirigeants du Parti Socialiste et des Verts que chez ceux … du NPA ?

«… porque apenas si nos dejan decir que somos quien somos …» Gabriel Celaya

Des drapeaux rouges …

Le goulag et la chute du Mur, la fin du communisme et le capitalisme comme horizon théorique indépassable, le vieux Charlie Marx dépassé (par quel nain ?),  depuis plus de trois décennies, les tenants de la révolution conservatrice qui s’étaient avancés sous le couvert de la «fin des idéologies» — ce qui pour tout esprit un peu instruit signifiait qu’il fallait en changer — ont emporté la plus éclatante des victoires.

En novembre 2006, les militants socialistes désignaient leur candidat à l’élection présidentielle. Le Monde du 18 novembre, rapporta une scène. «V. M., jolie femme bien mise, coach en entreprise, âgée de 45 ans, et pro-Ségolène, explose devant le secrétaire de la section du 20e qui tente d’ordonner les files de votants, rue du Cambodge. “De quel droit vous me tutoyez ? Je ne vous connais pas. J’ai élevé les cochons avec personne. Et pourquoi vous m’appelez “camarade”? On n’est pas chez les communistes. J’ai amené plein de jeunes femmes au PS avec moi, elles disent, c’est quoi ces dinosaures? C’est pour ça que ça doit bouger. On est venues là pour gagner.”». Jusque dans les rencontres mondiales alter-mondialistes, il n’y avait plus ou peu de drapeaux rouges ou alors ils étaient marqués de l’effigie du Che, plus ou peu de poings dressés. Il y a eu jusqu’à cet aveux étonnant d’un Besancenot, porte-parole de la Ligue Communiste, section française de la IVème Internationale, qui disait trouver ses références davantage dans le Che que dans Trotsky.

Si cette victoire fut aussi éclatante, cela tint à ce que les néo-conservateurs trouvèrent de puissants relais chez les so-called sociaux-démocrates et une partie des Verts. Ici et là, on avait à juste titre «fait le deuil» de la Révolution, mais avec l’eau du bain, on avait jeté l’idée de justice sociale ou du moins, sous prétexte de pragmatisme, on l’avait repoussée ad kalendas graecas, aux calendes … grecques.

Ceux qui, non pas à une échéance, mais à toutes les échéances électorales depuis 1981, rappelèrent la nécessité pratique de la justice sociale, furent diagnostiqués sinon aux limites de la débilité, du moins comme de plus en plus socialement inadaptés ou politiquement ineptes, que ce soit par manque d’esprit ou par absence de l’intelligence politique d’une «nouvelle» ère, d’une radicale rupture avec tout ce qui avait précédé.

Et l’agacement professoral avec ce que cela suppose d’expertise pointue d’un côté et d’ignorance crasse de l’autre, est perceptible dans les propos d’un Dany CB. Il n’est pas sans rappeler celui de dirigeants socialistes au lendemain de la défaite de Lionel Jospin. Un peu comme si la «gauche» était fatiguée de «s’occuper» d’un peuple si désespérément peuple.

Il est vrai qu’ils ont tous, beaucoup, « expliqué ». Une jeune journaliste de Médiapart a demandé à Jean-Luc Mélenchon si le terme de «travailleur» ne relevait pas d’une conception … utilitariste. Beau travail en effet que cette manifestation d’une rare ignorance de l’histoire de la pensée politique.

Des drapeaux rouges …

Mais à quoi pensent-ils après tant d’efforts conjugués pour rendre ringarde toute idée de justice sociale ? A ceci peut-être.

Ceux qui demeurèrent attachés à la justice sociale se retrouvèrent dans le désert. Atomisés. Mais, éclats dispersés d’une histoire tue, barrée durant ces décennies de plomb, rien ne les condamnait à n’être que des molécules au mouvement aléatoire, que les ilotes d’un éternel présent. S’ils parvenaient à nouveau à être d’une histoire et d’une histoire collective, alors pourraient-ils prétendre à un présent et à un avenir autres. Quelle histoire ?

Etre les héritiers de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 qu’un ministre de l’Education Nationale a trouvé judicieux de faire afficher dans des salles de classe ou de celle de 1948 qui affirmait en son article 22 que « toute personne, en tant que membre de la société, a droit à la sécurité sociale ; (qu’)elle est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité» et dans l’article suivant que « toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage» ?

Etre les héritiers de la République ou ceux de la Sociale ? Marx, qui avaient sous ses yeux les travailleurs du 19ème siècle, prônait l’abolition du salariat. Cette proposition apparemment incompréhensible, retrouve du sens si le salariat au sens de Marx était bien ce rapport totalement asymétrique entre le capital et la travail. Deux siècles de luttes sociales auront permis d’abolir cette ancienne forme de salariat. Leurs résultats se sont cristallisés dans le Droit du Travail et la Protection Sociale. Aujourd’hui, partout en Europe, il y a une intense fabrique du consentement autour d’une universelle dénonciation des «rigidités», de l’«assistanat», de la «trop grande générosité» de l’Etat social. Et au nom de la «crise», le Droit du Travail, la Protection Sociale sont l’objet d’une déconstruction  méthodique. Alors, oui ! Vraiment et plus que jamais : Vive la Sociale ! Et laissons, aujourd’hui comme hier, la peur du rouge aux bêtes à cornes !

Cette Sociale a surgi sur une incapacité de la République à combattre les inégalités sociales les plus criantes. Elle s’est donnée pour objectif de transformer la question de la justice sociale en res publica. La République, que ce soit celle de Mélenchon, de Hollande ou de n’importe qui d’autre, a tout, sinon d’une dame de mauvaise vie, du moins d’une vieille dame impuissante ou d’une métaphysique dont la célébration incantatoire n’a jamais rien empêché des folies contemporaines.

En invitant à célébrer la République et la Sociale, Jean Luc Mélenchon et le Front de Gauche proposent une histoire, peut-être parfois un peu bancale. Mais ils ont su retisser du lien historique. Dans un même mouvement, les atomisés, les invisibles ou les inexistants politiques qui ne s’étaient jamais accordés de la doxa d’un prétendu cercle de la raison, recouvrent de l’identité, politique et collective, et échappent à l’éternel présent du néo-libéralisme. Le Front de Gauche a su, au moins, bricoler une réponse à une demande sociale qu’aucun sondage d’opinions ne saurait rendre manifeste, qu’aucune campagne de com’ ne pourrait traiter.

Les années 70 …

Chez les penseurs du 19ème Siècle, il n’y avait pas toujours l’idée d’une rupture violente avec le système socio-économique en vigueur. Quand Proudhon souhaitait «avancer pas à pas», Marx ironisait en considérant qu’il y avait tout lieu de craindre un retour au point de départ et proposait de progresser par «degré», d’un niveau de réalité à un autre qui fut qualitativement différent.

Ce n’est pas un Mélenchon ou un Poutou qui a déclaré : «Nous sommes dans une guerre de classes» mais Warren Buffet, l’une des plus grandes fortunes mondiales, qui ajoute : «Et c’est ma classe qui a emporté la victoire». Depuis plus de trois décennies, sous les couleurs criardes d’une révolution technologique, notre système socio-économique a connu une régression sans précédent. D’un capitalisme keynésien, régulé avec, ne serait-ce qu’à la marge, une réduction des inégalités, et qui, surtout, offrait à chacun, avec le plein emploi, un horizon social, nous sommes passés à un capitalisme sauvage multipliant les antagonismes et qui a de moins en moins à envier à celui dont Marx fit l’analyse.

L’imposture intellectuelle a consisté à présenter cette dernière forme particulièrement brutale et inique du capitalisme comme le capitalisme en général dans un énorme travail idéologique d’occultation de toute une mémoire expérimentale contemporaine. Les tenants de la Révolution Conservatrice ont reçu le soutien non-négligeable des «pragmatiques» qui, souvent avant de l’avoir réellement compris, ont admis une obsolescence définitive du modèle keynésien ou l’impossibilité d’un «retour». Ils ont également reçu le soutien de ceux qui considèrent que le capitalisme n’était pas amendable.

Pour les «pragmatiques», toute évocation du modèle des Trente Glorieuses est aussitôt déqualifiée en la forme sclérosée, impuissante de la «nostalgie» ce qui permet de la confondre  avec d’autres comportements réactionnaires dans une curieuse inversion des causes et des effets. C’est un capitalisme sauvage qui, en exacerbant les contradictions sociales génère de multiples nostalgies, celle de Claude François mais aussi celle de Margaret Tatcher, celle d’une école de la IIIè république, celle la Morale et de l’Ordre. C’est ce capitalisme sauvage qui provoque de multiples replis identitaires sur la race, sur la religion, sur la nation.

Et c’est l’absence d’une mémoire sociale comme arrière-plan intellectuel qui ne permet pas d’échapper aux catégories de la crise — les exclus, les pauvres, les immigrés, les banlieues, les musulmans, … — et qui, malgré les avertissements du vieux Charlie Marx, conduit à les emprunter ce qui a pour conséquence de reproduire la crise à un tout autre degré. De la gestion «sociale» de la crise à ses ultimes conséquences dans les pleurnicheries des «classes moyennes» saignées par le soutien aux «fainéants», c’est ainsi qu’ont procédé les partis de gouvernements «sociaux-démocrates» et verts, avec in fine, ce «deal» allemand qui a vu le démantèlement des centrales nucléaires et la mise en place de la réforme Hartz IV (1).

Pour les «révolutionnaires», il flotte un parfum d’incohérence lorsqu’il y a une défense des acquis de l’Etat social in abstracto ou indépendamment des conditions socio-politiques dans lesquelles il a été mis en place.

La véritable radicalité aujourd’hui consiste à créer la plus large alliance de classes possible à même de soutenir le redéploiement de l’Etat social dans ses fonctions de redistribution et de planification, visant à une réduction progressive des inégalités et au plein-emploi. Cette rupture avec un capitalisme sauvage qui a des relais sociaux bien au-delà des actionnaires du CAC 40 et des traders présuppose un rapport de force favorable dans les urnes et … dans la rue, parce qu’elle est une réponse à la seule question qui vaille en Economie, à une question « dure » qui est celle de la redistribution de la richesse produite. Ce en quoi les «révolutionnaires» ou le Front de Gauche, avec son «insurrection citoyenne» caricaturée par Cohn-Bendit, ont politiquement raison.

…Ya no hay locos, amigos, ya no hay locos / Todo el mundo está cuerdo, / terrible, horriblemente cuerdo …

¿ Cuándo se pierde el juicio ? / Yo pregunto ¿ cuándo se pierde, cuándo ? Si no es ahora, / que la justicia vale menos, / que el orín de los perros … León Felipe (1884-1968)

 Il y a une perte du sens politique commun chez tous nos experts et professeurs es politique à ne voir que de l’irrationalité dans l’incapacité des classes populaires plongées dans une misère sociale pluri-décennale, dans celle des classes moyennes inférieures de plus plus touchées par la précarité, à entendre des notions comme celle de «décroissance» ou de «partage du travail», qu’elles actent au quotidien. S’il y a un primat, c’est celui social du rétablissement d’un modèle authentiquement keynésien, d’un développement social qui pourra ou non, se réaliser sous l’égide d’une «règle verte». Il faut au moins, redonner aux classes populaires un horizon social, une perspective temporelle dans laquelle il y aura du travail pour tous, un accès à l’éducation et à la santé, … ou un horizon qui s’accorde avec la Déclaration de 1948.

Il y a une perte de toute raison à imaginer que la survie d’un capitalisme sauvage à bout de souffle n’aura pas un prix social de plus en plus exorbitant tout en conduisant inéluctablement à une véritable catastrophe sociale. La montée continue des violences civiles et le développement concomitant d’un arsenal répressif sur les dernières décennies n’en sont que les signes avant-coureurs. Les cris d’orfraie, les postures de belles âmes n’y pourront rien. L’entêtement d’un si mal nommé «cercle de la raison» est socialement irresponsable. Il est meurtrier.

Le Front de Gauche, on aura oublié de le souligner, a commencé à fédérer des forces hier encore dispersées et déchirées entre pragmatisme et rupture. Ses propositions, qui peuvent être l’objet de mille et une critiques, n’en constituent pas moins une approximation de la direction à prendre, de la dynamique politique à enclencher.

Est-ce une approximation satisfaisante ? En tous cas, c’est la seule qui vaille dans ce champ de ruines qu’est devenue la politique.

01 avril 2012 | Par benadeb – Mediapart.fr

1. Pierre Larrouturou – Quelqu’un peut dire à Bayrou qu’il n’y a pas de modèle allemand ? Rue 89, 25.01.2012

Voir également Philippe Marlière – Jean-Luc Mélenchon redonne sa dignité à la gauche – Blog Médiapart, 29.03.2012

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