Bernard Stiegler – Ces abominables tueries peuvent s’expliquer par la dérive de nos sociétés

 

On entend dire, après l’effroyable affaire Merah, que le monstrueux ne connaît pas d’explications. C’est ce qu’a soutenu le rabbin Gilles Bernheim dans Libération, et c’est ce qu’a redit Henri Guaino sur France Culture. Leibniz soutenait au contraire que la conception rationnelle du monde consiste à poser que toute chose a sa raison, c’est-à-dire sa cause – y compris les choses les plus déraisonnables, folles et meurtrières.

Comme le savait Goya, c’est le sommeil de la raison qui engendre les monstres, et c’est encore plus vrai dans le monde contemporain que caractérise l’hyperpuissance des moyens – revolvers 11.43, webcams, médias de masse, robots financiers – et l’impuissance des fins, c’est-à-dire leur perte, qui, faisant perdre aussi la raison, favorise les passages à l’acte en tous genres que provoque une constante excitation de la pulsion de destruction dans un monde devenu lui-même intrinsèquement et tragiquement pulsionnel.

Il y a évidemment un lien entre les massacres commis par Richard Durn (Nanterre, 2002), Anders Breivik (Oslo et l’île d’Utoya, 2011) et Mohamed Merah – et il est très dommageable de ne pas vouloir en entendre parler quand on prétend exercer des responsabilités publiques et civiles.

Nous vivons dans des Cités à la dérive (Seuil, 1971) – livre de Stratis Tsirkas – hantées par d’innombrables individus à la dérive, dont certains passent à l’acte meurtrier sur des fonds transgressifs variés : insultes, viols, violences, désinhibitions, mensonges d’Etat, tromperies de toutes sortes.

Avec la crise des subprimes et ses conséquences incontrôlables, le monde stupéfait a découvert il y aura bientôt cinq ans que son économie reposait sur la généralisation de l’incurie par une industrie financière pratiquant massivement la cavalerie assistée par ordinateur, organisant une véritable dilution de la responsabilité, et installant une bêtise systémique fondée sur l’exploitation des automatismes technologiques aussi bien que psychologiques.

Depuis que la financiarisation a réorganisé le capitalisme planétarisé, les automates cybernétiques mis au service du calcul spéculatif le plus toxique court-circuitent l’intelligence et la décision économiques des individus et des puissances publiques. Et ce pendant que la sollicitation constante des automatismes nerveux (les pulsions) tente de déclencher l’acte d’achat en court-circuitant le raisonnement du consommateur.

La captation massive du temps de cerveau disponible a détruit la conscience, et le neuromarketing exploite désormais l’imagerie cérébrale pour solliciter directement les automatismes comportementaux basés sur les couches du cerveau que l’on a dit « reptilien ». Il s’agit ainsi de court-circuiter les apprentissages inhibiteurs élaborés à travers les interactions entre le néocortex et la société – dans un dialogue entre générations fondé sur des millénaires de culture et de civilité que l’éducation récapitule et inscrit dans notre plasticité cérébrale.

L’exploitation des automatismes psycho-technologiques qui détruit cette éducation conduit à la ruine économique. Celle-ci donne à tous le sentiment de vivre une époque d’immense régression où la bêtise systémique finit par engendrer la folie meurtrière. A la différence des reptiles, les êtres techniques et cependant non inhumains que nous tentons d’être encore en ces temps de détresse n’ont pas d’instincts : ils ont des pulsions.

Celles-ci sont plastiques, tout comme le système cérébral humain est caractérisé par son extrême plasticité : les pulsions constituent des énergies qui peuvent se libérer sauvagement (quand on crée les conditions pour les exciter) ou au contraire être détournées de leurs buts par l’éducation – et transformées en investissements sociaux, c’est-à-dire en attention, en respect et en civilité.

Depuis les années 1970, l’humanité vit en sursis : le « rapport Meadows » a sonné le glas d’un système économique fondé sur une consommation illimitée. Devenue insoutenable sur le plan énergétique et environnemental, celle-ci a conduit partout à la fragilisation des facultés intellectuelles et morales, et parfois à leur destruction.

Cette destruction engendre une immense souffrance qui peut rendre fou, et qui est trop souvent exploitée par ceux qui savent la manipuler pour renforcer ces tendances pulsionnelles brutes que les organisations sociales, parce qu’elles ont perdu leurs fins, c’est-à-dire leurs raisons d’être (ce que Kant nommait le règne des fins), ne savent plus détourner de leurs buts pour les transformer en investissement : la bêtise systémique que la spéculation financière a imposée partout a détruit toute forme d’investissement, généralisant ce que le philosophe Herbert Marcuse décrivit en 1953 comme une désublimation.

Seule l’éducation permet d’inverser le signe de la pulsion automatique en la canalisant et en l’investissant dans des relations sociales. Parce qu’ils sont transformables en puissance de l’esprit luttant contre l’instinct destructeur qui gouverne la lutte pour la vie entre les bêtes, c’est-à-dire dans la loi de la jungle, les automatismes lovés dans les couches « reptiliennes » de nos cerveaux peuvent toujours être « détournés de leurs buts » et ainsi inverser leur signe : ce ne sont pas de simples instincts.

De destructeurs, ils peuvent devenir protecteurs de ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue et n’est pas inhumaine. Pour cela, il faut donner l’exemple. En étant capable, notamment, de comprendre pourquoi il est bon pour le moral – au sens le plus large de ce mot – d’apprendre à lire et à admirer La Princesse de Clèves.

Et ne pas rompre une minute de silence demandée par le président de la République par des propos destinés à entretenir l’angoisse et la peur dans des esprits trop jeunes pour apprendre quelque chose de tant de monstruosités, comme le fit le candidat Nicolas Sarkozy au lendemain du massacre.

Comme le propos du conseiller du chef de l’Etat, Henri Guaino (qui ne veut pas que des explications rationnelles interrompent la stupéfaction et son lot de stupidités), ces mots du candidat à sa propre succession visaient à entretenir la terreur dans la jeunesse parce qu’ils procédaient de ce que Naomi Klein a décrit comme « la stratégie du choc« , désignant ainsi la façon dont l’économiste Milton Friedman enseignait comment l’ultralibéralisme doit exploiter les chocs pour les retourner à son avantage.

Nous sommes toujours en état de choc – un choc terrible qui a heurté le monde entier et qui doit nous faire honte. Il se pourrait cependant que l’on ne puisse pas éternellement prendre les gens pour des imbéciles, et que l’on ne puisse pas à l’infini et en toutes circonstances retourner tous les chocs à son avantage. La monstruosité et son exploitation qui soulèvent le coeur donnent aussi à penser – quoi qu’en puisse dire Henri Guaino.


Bernard Stiegler a publié Etats de choc. Bêtise et savoir au XXIe siècle (Mille et une nuits, 356 p., 18 €).

Bernard Stiegler, philosophe

Le Monde, 29.03.2012

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