Patrick Chamoiseau – «Résistance n’est qu’espérance», me murmure Char. Espérance est silence : ce que la vie oppose au babil des vieilles morts.

Samedi

Carnaval s’en est allé

Cinq jours de débandade totale. Maintenant s’est ouvert le carême. Carême c’est en principe : chaud, sec, bleu fixe, ciel métallique. Les alizés auraient dû s’en aller, mais il vente encore là ou je me suis réfugié pour écrire. Loin des nouvelles et loin du monde, au bas de la Montagne pelée, dans la froidure à 20 degrés. Il pleut aussi. Ce sont peut-être les derniers vents. Ils pulsent dans le bruissement des arbres, virevoltent dans des flottées de parfums. Parfois, une radio lointaine disperse quelques mots : Syrie, Sénégal, élections présidentielles, Réunion, DOM-TOM. Echapper à tout cela. Relire René Char. Que devient le monde quand on ne l’écoute pas ? Il continue dessous les fixes aberrations de ces voyous de la finance et du capitalisme. Des Martiniquais se disent «Domiens». Une autonégation. Notre dépendance est un système complexe. Nous y sommes actifs et passifs, créatures et créateurs, désirants et refusants. J’essaie d’affronter l’idée que tout ce que je suis, que je fais, que je dis, que j’écris, s’adapte en quelque part à l’un de ses rouages. Cela me donne un air hagard. Je veille à ne pas justifier mon refus. Je refuse. C’est comme être tout simplement vivant.

Dimanche

fougue végétale

Certains matins semblent naître de la végétation même.

Le ciel qui habite entre les feuilles. Le vent qui en sort. Ce pays est une fougue végétale. J’écris en colère. Et en plaisir. Ou alors je soigne ma suffocante exaspération avec le solitaire plaisir d’écrire. Mais chaque fois que ma conscience me surprend, ce plaisir devient solennel et semble n’avoir pas existé. Ce solennel m’effraie d’avance, et fait que je n’aime pas écrire. Ici, la dépendance nous dessine un réel duquel elle est apparemment absente : invisible autorité suprême. Elle suscite des analyses, discours, actions, politiques, comportements, visions, qui semblent tous très lucides, réalistes et conscients. C’est une facette de la domination furtive. Il faut se hisser sur la plus haute pointe d’un refus inexplicable, déraisonnable, et tenter en grande patience d’inventer un inimaginable lever de soleil. Le rebelle, trop dépendant de ce qu’il combat, ne peut pas faire cela. Le guerrier seul. Conserver, dit Char, une voix d’encre.

Lundi

Le soleil sort ses fers

Le carême mène d’insidieuses sécheresses ; elles naviguent sous terre, aveugles, puis surgissent en rousseurs qui embrasent les mornes. Des nuages promettent encore mais le ciel perd de son bleu-vivant pour des miroitements insonores de métal. Les météorologistes français appellent ça : beau temps. Moi je dis : temps de fers. Me revient en mémoire le beau vers de Césaire : «Et le carême pourchasse par les mornes l’étrange troupeau des rousseurs splendides.» C’est infiniment juste. «Comment m’entendez-vous ? Je parle de si loin.» Ce feuillet de Char m’a toujours obsédé. Il dit : enfoncement dans l’horreur de la guerre ; déréliction, éloignement du poète ; lucidité ; force du rêve ; marginalité ; solitude solidaire. Char signale la distance et la savoure aussi. Il la regrette et l’installe. Il la pleure au clair d’une joie sereine et inquiète en même temps, filtrée d’un autre monde. Parler de loin, ne pas commenter le monde, ne pas patauger dans cette fange que transportent les médias, ne pas aller aux acquiescements de la glose. S’écarter des unicités du Territoire (mon drapeau, ma peau, mon Histoire, ma civilisation, ma démocratie, mon individuation, mon crime…) pour s’ébattre dans les ouverts très solidaires du Lieu. S’exercer dès à présent à frissonner ainsi. De René Char : «Et je demeure là comme une plante dans son sol bien que ma maison soit de nulle part.» La nuit mène contrebandes d’arrières fraîcheurs. Elles vont fantomatiques et se renforcent à mesure que le ciel accuse le profond d’un violet de velours.

Mardi

René Char encore

«J’écris brièvement. Je ne puis guère m’absenter longtemps» En écrivant, Char avait le sentiment de voler du temps au Capitaine Alexandre. Et même plus : de déserter le corps du résistant pour être en poésie. L’Ecrire était pour lui l’accès à un autre niveau de lucidité, de conscience. Chaque phrase griffonnée : une bascule totale. Une échappée. Aller aux mines de sel, toutes radios éteintes. C’est le silence qui donne l’information. En fin d’après-midi, la lumière est étonnante. Elle moelle le monde d’un jaune rougi. Une fraîcheur monte de nulle part car les vents ne sont pas toujours là. Les plantes s’ouvrent afin de profiter du restant de lumière. Je fais comme elles. Le mot flotte dans l’air à la station d’essence. Syrie. Syrie… «Les yeux seuls sont encore capables de pousser un cri.» Char nous regarde.

Mercredi

Les pluies sont toujours là

Somptueuses avalasses. Ou ciel plombé fifinant belle patience. Tout reste vert et abonde en tous sens. Parfois, soleil revient, assèche tout. Bourdonnant d’alizés, et bonnement lourd d’une renaissance humide. Je suis content. Fils de la pluie. Nuits d’émeutes à la Réunion. Emeutes de consommation. La domination furtive du capitalisme ne crée pas de ligne de front, mais quelque chose d’ambiant qui touche à toutes les idées, pensées, actions… Elle imprègne même les discours et les actes d’opposition. Peut se considérer comme dominé tout ce qui ne s’oppose pas au capitalisme d’une sorte décisive. Il faut congédier les gestionnaires éclairés, les listeurs de prix bas, les économistes de service et les développeurs à la petite semaine, leurs télés et leurs pompes. Les illusions de la première nécessité, ses produits et ses prix à la baisse se substituent à notre vivant. Avec tout le pouvoir d’achat du monde, on ne saurait réussir une seule valeur humaine. Radio d’un bus qui passe. Elections. Dans la présidentielle des Français, je n’entends qu’une voix humaine : celle de M. Mélenchon. Ce feuillet de Char peut lui être envoyé : «L’acquiescement éclaire le visage. Le refus lui donne sa beauté.» Ou : «Les plus pures récoltes sont semées dans un sol qui n’existe pas.» Des centrales aux paquebots, pas une seule catastrophe qui ne trouve son origine dans la course au profit.

Jeudi

Domination indolore

Mot d’Edgar Morin, très utile dans ce gouffre d’une domination indolore : «Notre pensée doit investir l’impensé qui la commande et la contrôle. Nous nous servons de notre structure de pensée pour penser. Il nous faudra aussi nous servir de notre pensée pour repenser notre structure de pensée.» Nous, Créoles américains, sommes de culture ouverte. D’identité ouverte. L’ouvert n’est pas béat, ni de consensus mol. Il s’oriente par son errance et nul ne peut prophétiser ses chaotiques résultantes. Nos certitudes lui opposent des raideurs. Il peut s’ignorer sous un imaginaire de l’Un ou du très pur, mais cela reste vain. Face au monde en son total : «oser la Relation», comme le voulait Edouard Glissant. L’ouvert affecte celui qui n’a pas d’autorité intérieure. On s’asphyxie en fermant portes et fenêtres, ou l’on devient universaliste transparent, citoyen très creux du monde. Seul moyen d’y échapper : confronter la Relation, en pleine autorité tremblante. Seuls le courage et la lucidité, vous donnent grâce de trembler. L’ouvert se vit debout, dans cette récitation qui sacralise sans fin le maintien du Divers.

Vendredi

Résistance

Voilà, j’ai échappé à Guéant, au FN, aux civilisations, à Sarkozy, à Bachar al-Assad, à Abdoulaye Wade, à Dujardin, au CAC 4O, au Salon de l’agriculture, à cette merde de compagnie Costa… «Résistance n’est qu’espérance», me murmure Char. Espérance est silence : ce que la vie oppose au babil des vieilles morts.

Patrick Chamoiseau

Né à Fort-de-France en 1953, il publie son premier roman, Chronique des sept misères, en 1986. Il reçoit le prix Goncourt en 1992 pour Texaco. Outre des souvenirs, Une enfance créole, Patrick Chamoiseau est également l’auteur d’essais : Eloge de la créolité et les Autres Créoles, signés en compagnie d’Edouard Glissant ainsi que l’Intraitable beauté du monde : adresse à Barack Obama en 2009, (Galaade). L’Empreinte à Crusoé vient de paraître chez Gallimard.

Libération – 03.03.2012
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s