Denis Bertrand et Jean-Louis Missika – La rhétorique de Sarkozy

Revoici Nicolas Sarkozy, homme de paroles. Il s’exprime tout le temps, il sature l’espace médiatique, il aborde tous les sujets, il change de sujet chaque jour. Gauche radicale hier, droite extrême aujourd’hui, peu importe. Sauter d’une position à l’autre, occuper tout le champ des possibles politiques et des émotions collectives est un jeu, un jeu qui répond à une logique particulière. C’est la logique du spasme, ces contractions brusques et passagères, mais répétitives. Et cette logique a des règles.

Tout d’abord, celles du temps et du tempo. Le surgissement, l’inattendu, la surprise, la proposition détachée de son contexte et de son projet d’ensemble, créent ces discontinuités qui interdisent la mémoire et la mise en oeuvre du débat. Chaque thématique nouvelle, en surgissant, fait écran par sa présence à celle qui la précède. Qui se souvient de la proposition d’augmentation de 30 % des surfaces constructibles ? Pendant trois jours pourtant, ce thème, lancé par le candidat et orchestré par ses ministres, semblait le coeur palpitant de toute action politique. Aujourd’hui, il n’existe plus.

La chancelière Angela Merkel, un moment omniprésente, se fait ensuite obstinément absente, pour resurgir au détour d’un pacte anti-Hollande. La taxe carbone, présentée un jour comme l’équivalent pour le quinquennat de ce qu’a été l’élection du président de la République au suffrage universel pour le général de Gaulle ou l’abolition de la peine de mort pour François Mitterrand, disparaît mystérieusement et sans explication. La loi sur les parachutes dorés et la retraite chapeau, promesse spectaculaire de la campagne de 2007 connaît une éclipse de cinq ans et réapparaît miraculeusement en février 2012, trop tard pour être votée au cours de ce mandat mais assez tôt pour redevenir une promesse phare de la campagne actuelle.

Comment le jeu fonctionne-t-il ? Il consiste à faire de l’oubli un mécanisme central du message politique. Pour cela, Nicolas Sarkozy sature de propositions l’agenda de la campagne. Il faut qu’elles soient si nombreuses et qu’elles se succèdent à un rythme si rapide qu’on n’en peut retenir aucune et que manque le temps nécessaire à l’examen et à la discussion de chacune d’elles. Alors peut se déployer ce qui fait la force de la rhétorique sarkozienne : la sincérité de l’instant. La sincérité de l’instant permet de multiplier à l’infini les sincérités. A chaque jour sa sincérité, à chaque proposition son urgence, son absolue nécessité, et le courage toujours renouvelé de celui qui la porte. Combinant stratégie et tempérament, une nouvelle passion politique s’impose : le culot.

Tout au long de son mandat, Nicolas Sarkozy a construit un adversaire fictif dont le profil est simple : c’est le négatif de lui-même. En utilisant systématiquement la forme concessive, dans son expression la plus élémentaire : « On me critique pour ce que j’ai fait, mais que n’aurait-on pas dit si j’avais fait le contraire ? » et la variante : « Que n’aurait-on pas dit si je n’avais rien fait ? », il construit un espace politique à deux positions : la sienne, fondée sur « le bon sens », et le contraire de la sienne, sans laisser de place à la pluralité des points de vue. Les choses devraient être plus compliquées lors d’une campagne électorale, car il y a là des adversaires de chair et d’os qui peuvent contre-argumenter.

Cependant, il semble qu’il ait décidé de ne rien changer à ses habitudes. Pas question de répondre à des arguments subtils et consistants, pas question d’engager un dialogue sur les enjeux, le projet ou le bilan. L’incohérence du récit politique exige un adversaire délégitimé dont l’argumentation ne peut être prise en compte, ne serait-ce que sur le mode de la réfutation.

Tout au long de sa mandature, Nicolas Sarkozy a manié l’hyperbole au point de créer une véritable accoutumance des Français aux excès de langage. Depuis la « rupture » de la campagne 2007 et la « nouvelle renaissance qui n’adviendra que grâce à l’éducation » de la Lettre aux enseignants, en passant par la « politique de civilisation », la « refondation du capitalisme », immédiatement suivie de la « refondation de l’Europe », l’hyperbole devient lieu commun, l’extrême devient banal, l’excès devient la règle. Comme il est impossible de faire une révolution politique tous les trois mois, cela revient à vider les mots de leur épaisseur de sens, par-delà la vérité ou le mensonge. Cette rhétorique atteint naturellement son paroxysme en période électorale. Proposer un référendum, ce n’est pas choisir une forme de consultation, c’est « donner la parole au peuple », lui permettre de « trancher », et ceux qui sont contre ont « peur du peuple ». Changer des fonctionnaires de poste, c’est une « épuration », les gens qui protestent dans la rue sont des voyous, le« Kärcher », le « casse-toi pauv’con » et la « racaille » ne sont pas très loin. Cette dénaturation du langage n’est pas anodine, elle contribue, elle aussi, avec les autres règles, à fragiliser les contenus et la crédibilité des paroles politiques. Car le sens, cet objet déposé dans les mots au fil des générations, se trouve ainsi irrité, énervé, abusé.

Le résultat du jeu, lorsque ces règles sont appliquées, est la déstructuration du débat. La multiplicité et l’imprévisibilité des interventions du président-candidat ont pour conséquence de déconstruire et d’invalider la délibération politique, ce qui perturbe la compréhension par l’opinion des enjeux de la présidentielle. Ce chaos d’expressions publiques, baroques, foisonnantes et dispersées fait de l’incohérence un élément-clé de la communication, une arme plutôt qu’un handicap. L’incohérence n’est pas un effet inattendu et négatif, c’est le produit d’une stratégie qui permet d’éviter le bilan et d’entraîner les adversaires dans une sorte de vertige.

Cette stratégie génère une hypervolatilité de l’agenda de la campagne, que les médias et les autres candidats ne parviennent pas à stabiliser pour alimenter un débat durable et polyphonique. Une campagne à l’état gazeux, en quelque sorte. Au risque de l’explosion ?


Jean-Louis Missika est membre du Conseil de Paris et adjoint (PS) au maire de Paris chargé de l’innovation, de la recherche et des universités, il est coauteur avec Denis Bertrand et Alexandre Dézé de Parler pour gagner : sémiotique des discours de la campagne présidentielle de 2007 (Presses de sciences Po, 2007).

Denis Bertrand, professeur de littérature française à l’université Paris-VIII et Jean-Louis Missika, sociologue, spécialiste des médias
En gras : nous soulignons. Jm BA
Article paru dans l’édition du 13.03.12
LeMonde.fr
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s