Bernard Stiegler – Ces abominables tueries peuvent s’expliquer par la dérive de nos sociétés

 

On entend dire, après l’effroyable affaire Merah, que le monstrueux ne connaît pas d’explications. C’est ce qu’a soutenu le rabbin Gilles Bernheim dans Libération, et c’est ce qu’a redit Henri Guaino sur France Culture. Leibniz soutenait au contraire que la conception rationnelle du monde consiste à poser que toute chose a sa raison, c’est-à-dire sa cause – y compris les choses les plus déraisonnables, folles et meurtrières.

Comme le savait Goya, c’est le sommeil de la raison qui engendre les monstres, et c’est encore plus vrai dans le monde contemporain que caractérise l’hyperpuissance des moyens – revolvers 11.43, webcams, médias de masse, robots financiers – et l’impuissance des fins, c’est-à-dire leur perte, qui, faisant perdre aussi la raison, favorise les passages à l’acte en tous genres que provoque une constante excitation de la pulsion de destruction dans un monde devenu lui-même intrinsèquement et tragiquement pulsionnel. Lire la suite

Agnès Maillard – Il ne faut pas prendre les enfants de Bourdieu pour des connards sans âge

Il m’arrive régulièrement de ne plus savoir mettre en mots mon malaise profond.

Non pas que je patine devant le sourire sibyllin de mon psy ; je n’ai jamais eu besoin de ce genre de béquille là, ne serait-ce que parce qu’Internet existe et que tenir un blog pendant des années m’a été bien plus bénéfique de 20 ans d’introspection chronométrée. De toute manière, ce serait penser que mes dissonances sont endogènes quand il s’agit bien évidemment d’un profond malaise global.
Rien que cela. Comprendre la dimension collective de ce qui déconne plutôt que de croire que l’individu est au centre de tout. Ceci est la clé. Mais l’atomisation du social est tellement lemodus operandi qui caractérise le mieux notre époque qu’il devient extrêmement difficile de rester à contre-courant de cette fausse évidence. Lire la suite

Denis Robert – Classé X

Nous sommes le dimanche 25 mars, il est 19h09. Je me suis donné une heure (pas plus) pour écrire cette chronique à laquelle je pense, par intermittence mais de plus en plus, depuis le rappel de Télérama. C’est une contrainte formelle que je me fixe parce que le sujet est aussi vaste que la ligne de train qui relie Madras à New Delhi que j’ai prise en 1981 sur laquelle j’ai toujours eu envie de revenir pour écrire un livre, sauf que Tabucchi l’avait déjà fait et qu’il est mort ce soir. Je tiens sa mort pour l’événement le plus important des actualités du jour, voire de la semaine.

Cette heure consacrée à Télérama n’est pas une posture à la Perec, ni un embarras. La règle du jeu est de dire à un instant t ce que l’on pense et ressent de la campagne par le texte, le dessin, la photo ou tout autre moyen. Une heure à zéro euro de l’heure. En grattant ce présidentiel billet, je mets ainsi en application le slogan phare de cette demie décennie sarkoziste : Travailler plus sans toucher une thune.  Lire la suite

Jacques Le Bohec – Affaire Merah : les journalistes ont-ils cédé à une « théâtralisation morbide » ?

La séquence qui s’est déroulée la semaine dernière à partir de la ville de Toulouse est riche d’enseignements. Elle n’a pas fini de faire couler de l’encre, après le sang de militaires que le tueur considérait comme des traîtres et de juifs, dont trois enfants, considérés par lui comme complices des morts d’enfants palestiniens. Les points d’entrée dans l’événement sont donc multiples, donnant lieu à de nombreux discours, de l’avocat du tueur à l’ancien patron du GIGN en passant par des « criminologues » et des candidats à la présidentielle. Dans ces prises de parole se mêlent l’exutoire après la tension et les débats pour imposer une vision des choses favorable à ses intérêts sociaux. Dans cette cacophonie, les médias ne sont pas des observateurs extérieurs mais des protagonistes dotés, comme chacun, de leur propre logique. Lire la suite

Philippe Légé – Une fiscalité injuste et inefficace

 

Depuis vingt-cinq ans, les gouvernements successifs se sont livrés à un sabotage du système fiscal français. Le taux d’imposition des entreprises est passé de 45% en 1986 à 33% aujourd’hui. Le taux marginal de l’impôt sur le revenu est passé de 65% en 1982 à 41% aujourd’hui. Mais il y a plus grave : les taux effectifs sont bien plus faibles, en raison de la multiplication des exemptions. Officiellement estimées à 65 milliards pour la seule année 2011, les niches fiscales représentent en réalité 145 milliards d’euros. Il faut encore y ajouter les niches sociales : chaque année l’Etat paye à la place des employeurs une partie des cotisations sociales (67 milliards d’euros en 2009 selon la Cour des comptes). (Je souligne. Jm BA)

Christian Chavagneux – Comment USB organise une fraude massive à partir de la France

C’est un livre explosif que publie aujourd’hui Antoine Peillon, grand reporter au journal La Croix. Bénéficiant d’informations de toute première main il montre comment la banque suisse UBS organise depuis la France un système massif d’évasion et de fraude fiscale vers les paradis fiscaux. A lire absolument. Lire la suite