Sylvie Laurent — Charles Murray : l’inspirateur américain de Nicolas Sarkozy ?

Préambule : Dans l’imaginaire politique « white » des Etats-Unis, il y a pire que la détestation profonde et ancienne des minorités « black », « latino », « native », … Il y a la révulsion haineuse que provoquent ceux qui sont qualifiés de … « white trash » ! Et il est vrai qu’a priori, ils infirment, en pratique, toutes les  thèses d’une suprématie blanche qu’elle soit, selon le degré de sophistication, raciale ou ethnique ou culturelle. Qu’à cela ne tienne, il suffit de ressortir, avec une violence symbolique nécessairement singulière, une bonne vieille histoire de Q.I. Ce à quoi s’applique Charles Murray, ses épigones et ses lecteurs dans un oubli ordinaire de la genèse contemporaine d’un problème ou d’une question sociale. Jm Ben Adeb
——————————————

La sortie sur les écrans cette semaine d’un portrait pour le moins tendre de Margareth Thatcher, alors même qu’un conservatisme musclé crispé sur les «valeurs» s’épanouit de part et d’autre de l’Atlantique, invite à se souvenir de celui qui fut l’un des grands inspirateurs du thatchérisme et qui est peut-être celui du président français aujourd’hui : le politiste Charles Murray, qui signe son grand retour dans le débat public américain avec la parution en ce début d’année de son nouveau livre Coming Apart : The State of White America, 1960-2010 (1).

Le penseur issu de la nouvelle droite américaine, proche des milieux néoconservateurs, y poursuit ce qui fit sa notoriété polémique depuis les années 1980, une stigmatisation des classes populaires dont le comportement menacerait l’esprit civique national : elles n’ont à ses yeux ni l’éthique du travail, ni l’honnêteté, ni la religiosité qui font les bons citoyens. Alors qu’ils n’ont pas «l’excuse d’être immigrés», ces pauvres du cru développent selon lui une «culture de l’assistanat»dont il ne cesse depuis trente ans de dénoncer les périls. Son premier livre, Losing Ground : American Social Policy, 1950-1980, paru en 1984, est une charge contre l’Etat providence hérité des années 1960 et la dénonciation acerbe des gouvernements qui, en développant l’aide sociale, ont provoqué la déchéance morale des pauvres. L’«assistanat» est un cancer qui ronge les valeurs nationales, soutient-il bien avant Laurent Wauquiez, faisant alors du reaganisme une œuvre de salut publique. Dans un texte de 1986 paru dans la National Review, il déplore en effet le développement pathologique d’un sous-prolétariat d’Américains «de souche» qui, de chômage en alcoolisme, de fraude sociale en déscolarisation, finit par constituer une classe de «déchets» (white trash). C’est cette analyse quasi biologique et ce mot infamant, trash, que reprendra Maggie Thatcher pour justifier en 1987 sa politique de «responsabilisation» de la classe ouvrière britannique.

L’aide sociale et les politiques d’investissement dans la santé ou l’éducation sont ainsi contre-productives pour Murray, qui approfondit sa sociologie naturaliste en expliquant en 1994, dans The Bell Curve : Intelligence and Class Structure in American Life, que les inégalités d’intelligence sont innées et que les plus pauvres ont un quotient intellectuel bien moindre que les classes supérieures, les pauvres de couleur constituant l’étiage de ce classement social des capacités cognitives. Cette fois, Murray et son coauteur, Richard J. Herrnstein, s’attirent les foudres du monde intellectuel qui conspue une lecture raciste et biologique de la société, héritée des pensées eugénistes du début du siècle. Il faut se prémunir, défend en effet le politiste, du danger que constitue cette «racaille» débile, en supprimant les mesures qui favorisent «l’oisiveté» et la natalité des femmes pauvres et «assistées», ces fameuses welfare queens, dont le spectre sera convoqué pour justifier la réforme de l’aide sociale par le gouvernement Clinton en 1996.

Car le mariage et la natalité sont des valeurs de premier plan qu’il faut défendre et encourager, ils sont le socle de la citoyenneté et de l’identité nationale. C’est justement le problème posé par les pauvres de souche en 2012, tels que Murray les dissèque : ils se marient moins, divorcent plus et font davantage d’enfants illégitimes. Leur criminalité augmente à mesure qu’ils renoncent à se lever le matin pour aller travailler. La portée de ce constat est considérable pour Murray car, si la société est de plus en plus divisée entre «bobos» élitistes et endogames et assistés fainéants, c’est la nation entière qui est menacée. Plus encore, la civilisation est en péril.

Le journaliste Daniel Vernet a, parmi d’autres, relevé l’influence de l’idéologie néoconservatrice américaine sur la réflexion récente de Claude Guéant sur cette question, et sans doute faut-il intégrer Murray aux racines intellectuelles de l’occidentalo-centrisme de la droite élyséenne. Car cette affirmation d’une supériorité de la civilisation occidentale fut également théorisée par Murray, dans son livre de 2003, Human Accomplishment : The Pursuit of Excellence in the Arts and Sciences, 800 BC to 1950, dans lequel il «mesurait» le degré de prééminence de l’Europe, relayant l’Afrique au rang de continent des poteries en terre cuite et la Chine à celui de territoire prometteur mais incapable de concrétiser son apport à l’humanité. Déjà, on trouvait l’argument de la liberté formelle des individus pour justifier un eurocentrisme sans vergogne. Un des meilleurs disciples de Murray parmi la jeune garde conservatrice intellectuelle et qui ne tarit plus d’éloges sur le nouveau livre de ce dernier depuis quelques semaines, l’historien britannique Niall Ferguson, est d’ailleurs l’auteur sulfureux d’un tout récent Civilization ! The West and the Rest qui fait décidément de la «supériorité de la civilisation occidentale» un thème très à la mode ces temps-ci dans les milieux conservateurs.

Civilisation (chrétienne et morale) à défendre face aux mécréants et «mauvais pauvres» à débusquer parmi le bon peuple qui se lève tôt, tels sont les piliers de la pensée de Murray. Par un grand tour de passe-passe rhétorique, il parvient à réconcilier la pensée de droite avec le thème des inégalités sociales, mais pour blâmer dans le même souffle les bourgeois de gauche égoïstes coupables de «prolophobie» et les resquilleurs de la morale nationale, ces pauvres malhonnêtes qui vivent aux crochets d’une société qui chavire.

Après avoir diabolisé l’idée même de justice sociale aux Etats-Unis et en Europe, prenons garde que le grand retour en grâce de Charles Murray ne se manifeste, insidieusement, lors de cette campagne hexagonale.

SYLVIE LAURENT Américaniste, enseignante à Sciences-Po et chercheuse à Harvard

(1) Crown Forum, 2012. Auteur de : «Poor White Trash, la pauvreté odieuse du Blanc américain», Presses université Paris-Sobonne, 2012.

Libération, 24.02.2012

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s