Pierre Larrouturou – Quelqu’un peut dire à Bayrou qu’il n’y a pas de modèle allemand ?

L’Organisation internationale du travail (OIT) affirme que la politique allemande de compétitivité par les salaires est « la cause structurelle » de la crise en zone euro. Dans un rapport publié le 24 janvier, l’OIT affirme que « l’amélioration de la compétitivité des exportateurs allemands est de plus en plus identifiée comme la cause structurelle des difficultés récentes dans la zone euro » et critique sévèrement les réformes engagées en 2003 par le gouvernement Schröder. Ce rapport est le bienvenu tant devenait insupportable le nouveau consensus sur « le modèle allemand ».

Impossible de critiquer le modèle allemand

En 2009, le « consensus » affirmait que l’Allemagne était l’homme malade de l’Europe (récession à -5%) mais depuis quelques mois, effet de mode contraire : il était impossible de critiquer un tant soit peu le modèle allemand. Avant de revenir sur les dégâts provoqués par les réformes de 2003-2004, il faut rappeler tout ce dont on parle trop peu mais dont nous devrions nous inspirer en France : la politique du logement ; la politique industrielle ; le rôle de certaines banques aux côtés des PME ; la qualité de la formation professionnelle ; la volonté de construire une Europe politique (voir les propositions de Joschka Fischer en 2000 et celles de Wolfgang Schäuble en 1994). Il y a plein de choses bien en Allemagne mais ce que veut absolument nous imposer une bonne partie de nos dirigeants, c’est ce qu’il y a de pire en Allemagne : la réforme du marché du travail votée en 2004.

La multiplication des petits boulots

L’étude publiée il y a un an par le ministère du Travail allemand montrait que la réforme Hartz IV a conduit à une telle multiplication des petits boulots – à 5 ou 8 heures par semaine – que la durée moyenne du travail était tombée à 30,3 heures avant même la crise des subprimes. 30,3 heures de durée moyenne, sans compter les chômeurs qui sont à 0 heure par semaine. Les données de l’OCDE montrent que, en dix ans, alors que la France créait deux millions d’emplois à temps plein, l’Allemagne créait deux millions d’emplois à temps partiel. Et des temps partiels de courte durée (18,3 heures en moyenne).

Une étude récente publiée par le DIW (Deutsches Institut für Wirtschaftsforschung) montre la gravité du recul social imposé aux salariés allemand depuis dix ans ans : le 1er décile (les 10% « d’en bas ») ne gagnent que 259 euros par mois.

Revenu moyen de 259 euros choquant

Ces revenus du travail peuvent être complétés par des allocations familiales ou des allocations logement, mais ce revenu moyen de 259 euros est totalement choquant. Les 10% d’au dessus gagnent seulement 614 euros par mois. Contrairement à ce qu’on entend parfois, ce recul ne concerne pas que « les plus pauvres » sur lesquels on verse quelques larmes de crocodiles avant de les oublier bien vite, mais une immense majorité de la population : le DIW montre que 80% des actifs ont perdu du pouvoir d’achat entre 2000 et 2010. Il faut être dans les 10% d’en haut pour avoir bénéficié d’une augmentation des revenus du travail. Et encore, elle est faible : 2,1% seulement en dix ans – +0,2% par an…

Seuls les revenus du capital ont progressé

Seuls les revenus du capital ont fortement progressé. Le Medef ne cesse de dire que la profitabilité des entreprises allemandes est meilleure que celle des entreprises françaises. C’est vrai. Mais est-ce un bien ? Le salaire moyen a baissé de 4,2% en dix ans. L’Allemagne n’a maintenu sa croissance que grâce à ses exportations vers l’Italie, la France ou l’Espagne qui continuaient à distribuer normalement du pouvoir d’achat. L’OIT a raison : si tous les pays d’Europe avaient fait comme l’Allemagne, nous serions tous en récession.

Il ne faut ni diaboliser ni idéaliser le modèle allemand : « On a tout fait pour protéger l’emploi industriel mais, à côté, la précarité explose comme aux USA », explique un syndicaliste. En réalité, il n’y a plus de « modèle allemand » : l’Allemagne a annoncé début janvier que sa croissance était négative au quatrième trimestre 2011. Les Allemands cherchent des solutions à la crise, comme tous les autres citoyens d’Europe.

Hartz IV a eu un coût social terrible (l’espérance de vie des plus pauvres est passée de 77 à 75 ans en une décennie. Terrible constat dans un pays aussi riche ! ) et économiquement, nous plongerions tous dans une récession sans fin si une telle réforme était généralisée à tous les pays d’Europe. Quelqu’un peut-il faire passer ces chiffres à François Bayrou et à tous ceux qui voient en Hartz IV la solution à tous nos problèmes ?

 Pierre Larrouturou | Economiste

Rue 89, 25.01.2012

 

 

 

 

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