Evelyne Pieiller – Mauvais esprit, es-tu là ?

 

Qu’est-ce qu’un réactionnaire ? Longtemps, on put le définir comme celui qui préfère l’ordre ancien au progrès, et le classer à droite. Mais les réfractaires aux réformes libérales sont eux aussi taxés d’immobilisme, alors même que les anime un idéal de progrès… Confusions, équivoques, que les propos des antimodernes et autres conservateurs énervés peuvent éclairer à leur manière.Le mauvais esprit est à la mode. De l’historien de l’art Jean Clair au romancier Michel Houellebecq, en passant par les chroniqueurs télévisuels, les ébouriffeurs de consensus ont un public toujours plus nombreux. Ils ne se réclament pas toujours de la droite, ce qui n’empêche pas en revanche la droite de les réclamer, d’autant que c’est la bien-pensance de gauche qu’ils mettent en boîte, ou en cause. Ils sont souvent applaudis des deux bords — et c’est troublant. Qu’ébouriffent donc vraiment ces insolents qui aiment se présenter lors de leurs apparitions médiatiques comme autant de francs-tireurs vaillamment minoritaires ? Seraient-ils paradoxalement libérateurs, pour trouver un écho y compris chez ceux dont ils brocardent les convictions ?
Le cas de Philippe Muray est à ce titre emblématique. Naguère classé comme nouveau réactionnaire (1) — les « damnés de l’alter » (comprendre les altermondialistes) ne le faisaient frémir que d’exaspération —, cet essayiste est célébré, cinq ans après sa disparition, comme un maître à penser, ou plus exactement à compenser : antidote au conformisme, « contrepoids » à la « masse cosmique de bêtise qui nous entoure », selon Jean Baudrillard (2). Son œuvre permet de saisir les enjeux au cœur de cette multiforme « dissidence », avant qu’ils ne soient recouverts par des brèves de comptoir.
Muray, né en 1945, fait des études de lettres, choisit pour son mémoire de maîtrise de travailler sur Léon Bloy, un grand imprécateur de la fin du XIXe siècle qui se consacrait avec un talent saisissant aux causes perdues, écrit romans et essais, dont l’un, remarquable, examine les liens entre le romantisme, l’occultisme et le socialisme (3). Il va également donner des chroniques à des périodiques étonnamment divers, de la revue L’Infini, dirigée par Philippe Sollers, au journal L’Idiot international, du controversé Jean-Edern Hallier, entre autres.
Les recueils de ces chroniques (4) le font accéder à une discrète notoriété, grâce à l’invention d’Homo festivus en successeur d’Homo sapiens sapiens — le souriant « bobo » porté sur le commerce bio-équitable et l’association humanitaire, « croisé de l’éthique » et fervent du vélo, adonné au festif par conviction. Les lectures que l’acteur Fabrice Luchini a proposées de son œuvre au début de l’année 2010 vont contribuer à accroître son rayonnement.

Une société de boy-scouts

Ce qu’attaque Muray avec une verve féroce, ce sont les manifestations de la sensibilité d’une gauche autoproclamée « moderne ». Au-delà de la satire du politiquement correct qui la traduit, il expose comment la démocratie libérale, légitimée comme seule organisation politique respectueuse des libertés de chacun, tout particulièrement depuis la chute de l’URSS et la dissolution du « péril rouge » dans les joies du marché, chercherait à s’accomplir en « empire du bien ». Une sorte de fétichisation du terme « démocratie » imposerait pour « unique projet collectif valide » d’œuvrer à concrétiser une « utopie zéro défaut », où pourraient enfin se déployer les valeurs morales identifiées comme démocratiques : celles qui relèvent du respect d’autrui. Ce serait là le rôle du politiquement correct. Inciter vigoureusement à être intensément vertueux, pour être intensément citoyen ; favoriser par là même l’extension des valeurs de progrès. Et réciproquement.
Les propos sarcastiques sur « la charité généralisée, la solidarité sans réplique, les droits de l’homme dans tous les coins, et le souci hygiéniste à chaque étage » sont ordinaires chez les tenants de la droite. Or, si Muray déplore la transformation de la société « en camp de boy-scouts » et la « prise de contrôle du genre humain par la surenchère des grands sentiments (5) », ce n’est pas pour dénoncer le règne des assistés, mais pour souligner que ce consensus du vertueux est une machine à coincer les neurones : toute distance par rapport à ces normes ne serait par définition qu’antidémocratique. Le « pathos homogénéisateur » tient lieu de vérité, remplace la pensée par un kit moralisant en noir et blanc, qui rend quasi impossible de « pouvoir supporter sans trépigner sur place l’exposé de quelques situations ambiguës ». Par exemple, la progressiste reconnaissance des différences ne serait-elle pas potentiellement à double tranchant — « affirmation du moi tribalisé, puis globalisé », tout autant que respect humain ? De façon plus générale, le réel lui-même « ne peut plus être toléré » s’il contredit les postulats progressistes. Il n’est fréquentable que neutralisé en « parc d’abstractions » dûment consensuelles, qui entreprennent de « tout réconcilier, mélanger, effacer ». En bref, pour Homo festivus, pour l’homme du temps du consensus, toute « pensée négative ou critique est maintenant le contraire de la pensée citoyenne », et donc du côté de l’intolérance, du fascisme, de la xénophobie. En dehors de l’orthodoxie de la sensibilité de gauche, n’y aurait-il donc que « réactionnarisme » ?
Muray raffole de l’excès — c’est la loi du genre —, mais il met en lumière un malaise, que révèle entre autres l’usage flou mais immodéré des adjectifs « populiste » ou « archaïque » pour invalider tout ce qui s’oppose aux critères posés comme démocratiques. Faute de refuser toute dialectique, la définition implicite de la démocratie comme « haine de la haine » autorise à discréditer comme antidémocratique toute aspiration à un autre type de… démocratie. Il suffit de se rappeler la campagne qui a accompagné en France le référendum sur le traité constitutionnel européen en 2005.
Il est évidemment perturbant de pouvoir ainsi ne pas se trouver en désaccord avec un auteur dont la caractéristique est de refuser passionnément le « progressisme ». Il importe donc maintenant, avant d’examiner la portée de ce refus, de vérifier s’il est pertinent d’identifier, comme Muray et comme l’opinion commune, progressisme et consensus. Or les préceptes de ce dernier témoignent d’une manipulation des idées progressistes, et non de leur déploiement.
En effet, réduire l’idéal de progrès humain à un manuel actualisé de bonne conduite n’est pas seulement un exemple égayant de méthode Coué. C’est surtout une vision de l’homme passablement conservatrice : en assimilant le progrès à l’élimination du « négatif » intérieur — ce qui incline l’humain à la domination, à l’exclusion —, ce progressisme autoproclamé suppose que le « mal » relève avant tout de vilains penchants innés, qui s’inscriraient tout naturellement dans la société. Ce qui est un des fondements de la pensée de droite.
Les vilains penchants sont des potentialités subjectives en chacun, tout comme les bons, d’ailleurs. En revanche, leur actualisation, non plus dans la sphère privée mais dans la sphère publique, découle concrètement de conditions socio-économiques qui construisent l’injustice, et que valorisera une idéologie. Il n’y a pas là de fatalité ontologique.
Ce brouillage égarant des rapports entre l’individu et le collectif gomme le fait essentiel que le comportement individuel n’a d’effet sur l’ensemble social qu’en s’inscrivant dans un rapport de forces collectif. A individualiser le mal, y compris social, cet idéal, qui se réclame des forces de progrès, ne peut proposer en définitive qu’une résignation attristée — on est tous les mêmes, tous pécheurs — mais déterminée bravement à atténuer le triomphe du péché congénital, curieusement plus tenace d’ailleurs chez les moins éduqués. Belle opération de transformation du monde politico-social en espace culturo-moral, décoration d’âme, qui ne s’attaque pas aux causes du mal extérieur, puisqu’il n’est que l’objectivation du mal intérieur, au cœur de l’homme éternel, mais s’emploie à en pomponner les manifestations et les conséquences.
Muray se trompe, en prenant pour progressisme ce qui n’en est que l’enveloppe vide. Le progressisme authentique a pour tâches de s’attaquer aux causes, d’analyser les conditions de production du mal, et le sens culturel qui leur est donné : en bref, de retrouver le politique, et non plus de l’effacer. En revanche, il soulève par là même une question majeure : si on ne considère pas la pratique de ces « valeurs de progrès » comme une véritable politique émancipatrice, peut-on quand même envisager de continuer à postuler une pensée de gauche ?
Terra Nova, club de réflexion proche du Parti socialiste, et qui se définit comme « fondation progressiste », a publié en mai dernier un rapport intitulé : « Gauche : quelle majorité électorale pour 2012 ? ». Il s’articule autour d’une affirmation : « La classe ouvrière n’est plus le cœur de la gauche, elle n’est plus en phase avec l’ensemble de ses valeurs. » Lesquelles sont identifiées comme « la tolérance, l’ouverture aux différences, une attitude favorable aux immigrés, à l’islam, à l’homosexualité, la solidarité avec les plus démunis ». La nouvelle coalition de gauche, c’est-à-dire les diplômés, les jeunes, les minorités, « s’oppose à un électorat qui défend le présent et le passé contre le changement ».

Moquer la bêtise du monde

Cette gauche-là semble avoir été inventée pour servir à la démonstration du satiriste. A présenter comme pierre de touche de la gauche le « libéralisme culturel », pour citer Terra Nova, il est difficile de ne pas induire qu’en remplaçant, selon l’expression de Muray, le matérialisme dialectique par la pratique du « bien », la question sociale se voit remplacée par une question de savoir-vivre.
Muray n’est pas seul à conclure que « les droits de l’homme ont progressivement servi à la gauche pour camoufler la disparition de toute doctrine (6) », et qu’il fut un temps « où être de gauche représentait un véritable travail et un combat de la pensée, non un état de nature ». Et, pis (peut-être), que « sans la droite, sans l’ersatz de droite qui la faisait exister, en tant qu’ersatz de gauche, elle n’est plus grand-chose »… Muray serait-il donc, surprise, un radical qui s’ignore ?
Il n’a, de fait, que la radicalité de sa contrariété ; car il a beau énoncer les contradictions du consensus, il en accepte en réalité les présupposés, puisqu’il n’a rien à lui opposer, sinon le rire grinçant et la nostalgie. Il a beau repérer l’impasse créée par l’étouffement de tout conflit sous l’injonction moralisatrice, la volonté d’annulation du politique par sa supposée transformation en harmonie collective, il valide l’idée dominante que l’histoire est finie, qu’il n’y aura plus d’autres choix qu’entre des variétés d’Homo festivus, « celui qui dit oui. Oui aux initiatives qui vont dans le bon sens, (…) au camp du progrès ». Il s’arrête au constat, en entérinant le refus de rechercher « l’ennemi », le refus d’identifier le système économique comme embrayeur et acteur du mal. Parce que c’est précisément le libéralisme culturel qui l’enrage, non le capitalisme.
Il se situe sur un plan qu’on peut qualifier d’existentiel ; lui importe ce qu’il perçoit comme la disparition programmée de l’homme doté de sens critique et capable d’accepter l’inquiétude, bien plus que ne l’animerait le désir de contribuer à l’émancipation des dominés. Le peuple ne le préoccupe guère, la transformation concrète des rapports de forces pas davantage : il travaille lui aussi dans le champ des « valeurs culturelles », en miroir de ce qu’il démonte. C’est au nom d’une « morale », teintée de supériorité aristocratique, qu’il s’insurge. Sa lucidité sur cette idéologie de la bonne volonté le mène à la lire comme relevant d’une entreprise destinée à appauvrir l’humain en général, outil pour la mise à mort lente de la complexité de l’individu, et non à faire aussi oublier les antagonismes de classes. Il reste dans le même cadre de pensée, notamment parce qu’il n’y a pas pour lui d’au-delà de la gauche « festive », sinon le totalitarisme.
Ainsi, le « politiquement incorrect » se contente d’écrire au verso du politiquement correct, sans permettre de penser vraiment différemment. Il présente néanmoins le vif intérêt de faire grincer un inconfort « citoyen » assez répandu, et parfois d’en exhiber partiellement les motifs. Et, du même élan, il incite, plutôt qu’à se satisfaire de moquer la bêtise du monde, à contribuer à ce que le progrès ne soit pas « le remplacement du réel par un cliché réconfortant », en pensant jusqu’au bout les contradictions du consensus.
La satire deviendrait alors irrécupérable : sortant enfin du cadre, la subversion serait réellement « progressiste ».

Evelyne Pieiller

(1) Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, Seuil, Paris, 2002.

(2) « Le malin génie de Philippe Muray », Le Nouvel Observateur, Paris, 23 mars 2006. Cf. également : « Les nouveaux insoumis », Valeurs actuelles, Paris, 10 juin 2010 ; « Philippe Muray est à la fête », Le Point, Paris, 16 septembre 2010 ; « Exorcismes spiritueux », Libération, Paris, 24 juin 2010 ; « Muray, l’incrédule irréfutable », Le Figaro Magazine, Paris, 25 septembre 2010, etc.

(3) Philippe Muray, Le XIXe Siècle à travers les âges (1984), Gallimard, coll. « Tel », Paris, 1999.

(4) Publiés d’abord de façon isolée et maintenant regroupés pour la plupart dans Philippe Muray, Essais, Les Belles Lettres, Paris, 2010. Ce recueil de plus de mille huit cents pages réunit L’Empire du bien, Après l’histoire, Exorcismes spirituels. Sauf indication contraire, toutes les citations de l’auteur sont empruntées à ces Essais.

(5) L’Esprit libre, n° 12, Paris, novembre 1995.

(6) Tribune collective dans Marianne, Paris, 29 septembre 2003.

 Le Monde Diplomatique – Août 2011

 

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