François Cusset – Un peuple mondial

En 2011, le peuple a fait un retour tonitruant sur la scène publique. Du Printemps arabe aux Indignés, un peuple mondial a surgi devant des situations vécues comme insupportables. L’analyse de l’historien des idées François Cusset.

Regards.fr : Quelle vision du peuple se fait jour dans les politiques menées en Europe et aux États-Unis ?

François Cusset : Le peuple est devenu une variable d’ajustement, un opérateur dans des équations comptables, c’est ce qui n’existe pas, ce dont on se méfie, ce qui a toujours tort. Cet automne, dans trois ou quatre endroits du monde, les élites technocratiques ont pointé simultanément leur regard vers le peuple comme la cause de tous les maux. Ce fut le cas en Grèce, à l’occasion du référendum que Papandreou voulait organiser. Jamais depuis la Deuxième Guerre mondiale l’idée de demander son avis au peuple n’a suscité une telle levée de boucliers, une telle unanimité contre la sauvagerie, la barbarie, l’ignorance. Comme s’il s’agissait de laisser un continent entier, noble et civilisé, à une horde de gens désargentés, flemmards… En même temps, les élections de l’Assemblée constituante en Tunisie se sont soldées par une victoire des islamistes modérés qui ont obtenu une majorité relative et par des remarques des éditorialistes du type : « C’est sympathique la démocratie, mais si on laisse les peuples arabes décider, ils élisent la charia. » À cette époque, le mouvement Occupy Wall Street aux États-Unis, qui avait un gros capital de sympathie dans l’opinion, connaissait un début d’enlisement. Il commençait à être critiqué pour des faits-divers mis en avant par les médias et les politiques. Dans les centres-villes, des gangs venaient détrousser les campeurs. Il y a aussi eu un suicidé dont on a retrouvé le cadavre dans sa tente quatre jours après. Quand le peuple campe, il est putrescent et pouilleux, quand il vote, c’est pour élire des islamistes et quand il décide, c’est pour aller contre les intérêts de l’Europe.

Regards.fr : Du printemps arabe aux Indignés, l’année 2011 a été marquée par la constitution d’une force populaire nouvelle. Cela constitue-t-il un tournant ?

François Cusset : Nous avons connu le surgissement presque mécanique d’un peuple mondial, comme conséquence logique de trois crises systémiques majeures. Une crise financière d’une ampleur sans précédent depuis les années 1930, une crise politique liée à une délégitimation des régimes démocratiques libéraux d’une part, et aux soulèvements contre les dictatures d’autre part, et enfin une crise écologique inédite depuis Tchernobyl, avec la marée noire en Louisiane et Fukushima au Japon. Un autre déclic est à l’origine de ce processus d’émergence d’un peuple en lutte : 2011 est l’année où l’État est nu. Menteur éhonté au Japon, dictature sanglante dans les pays arabes, son rôle de « fondé de pouvoir du capital » est désormais transparent dans les démocraties néolibérales. L’État représentait jusqu’alors un horizon lointain qui bordait le désastre et empêchait les peuples de bouger. Quand l’incrédulité prend le dessus, face à l’évidence, des soulèvements se déclenchent. Mais si nous avons vécu un tournant, c’est surtout lié aux modes opératoires employés par ces mouvements plutôt qu’à leur ampleur. Ils font table rase de la politique organisée, refusent les échéances et les hiérarchies, s’installent dans le temps long, contestent la double injonction du pouvoir parfaitement relayée par les médias : pour exister, il faut un programme constructif et un représentant. Les « Occupy Wall Street » refusent de mettre en avant la moindre revendication précise et quand ils ont vraiment besoin d’un chef pour que le maire accepte de les aider, ils élisent un chien, comme cela s’est fait à Denver.

Regards.fr : Existe-t-il un lien de nature entre les soulèvements du Printemps arabe et les Indignés ?

François Cusset : Un soulèvement contre l’inégalité sociale ou la spéculation financière n’est pas le renversement d’une dictature. Toutefois ce lien existe, les acteurs le font d’eux-mêmes. Si 2011 est une année exceptionnelle, c’est en raison d’une convergence des luttes inédite depuis 1968, du temps du Printemps de Prague, de la Révolution culturelle, des mouvements étudiants. Mais l’articulation est aussi structurelle. Occupy Wall Street a réuni, pendant plusieurs mois, des dizaines de milliers de personnes dans toutes les villes moyennes et grandes américaines. Les campements étaient équipés d’un centre de communication avec écran géant qui les reliait par Skype, en continu, avec la place Tahrir, le Chiapas, le Chili, la Puerta del Sol… Cette mondialité effective n’est plus du tout celle de Porto Alegre, ponctuelle, symbolique et bien-pensante. La référence aux mouvements arabes pour se mobiliser contre un système économique prouve que le seuil du supportable a été franchi chez « nous », en termes socio-économiques et même existentiels, de même qu’il a été franchi dans les pays arabes en termes politiques. Donc la différence de nature que le pouvoir nous imposait entre démocratie et dictature ne tient plus. Les articulations, convergences, échos réciproques entre soulèvement de la rue arabe contre des dictatures militaires et de la rue occidentale contre un pouvoir démocratiquement élu à la solde de la finance, ont mis à bas un discours qui dominait idéologiquement depuis la Deuxième Guerre mondiale et la chute des régimes communistes. La différence n’est plus de nature, mais de degré.

Regards.fr : Ce surgissement du peuple intervient alors même que le mot avait disparu…

François Cusset : La déconnexion sans précédent entre la politique, structure bureaucratique au service du pouvoir économique, et le peuple, multitude non organisée, anomique, éclatée, remonte à loin. Jacques Rancière pointe souvent la perte du mot. À quel moment a-t-il disparu ? Au milieu du xxe siècle, le marxisme orthodoxe dominant a substitué au mot « peuple » d’autres vocables comme les « masses », la « classe ouvrière », le « prolétariat ». Autant d’objets politiques constitués d’en haut. La crise interne du marxisme liée à 1968 a ouvert une période courte où l’on a vu le surgissement d’un peuple-sujet, un collectif en train de se constituer, très hétérogène mais avec pour sentiment commun celui de la plèbe, une plèbe revendiquée, comme dans la formule de Hegel : « Il y a de la plèbe dans toutes les classes. » Dans chaque groupe social, il y a de l’inintégrable, de l’inassimilable, qui n’entre ni dans les logiques de classes ni dans les catégories politiques du marxisme. Cela n’a plus de sens de limiter le peuple à une définition socioéconomique, le déclassement étant le phénomène majeur du Premier monde depuis les trente dernières années. À part l’élite de l’élite, la bourgeoisie d’un jour est toujours menacée de ne plus en être le lendemain. Dans la foulée de 1968, un espace d’invention s’est ouvert, dans les marges, qui a fait exploser le concept de prolétariat, pour lui substituer un sujet irréductible aux identifications politiques prédéfinies. Mais dès la fin des années 1970, avec le tournant néolibéral à l’échelle mondiale et l’arrivée de Mitterrand au pouvoir en France, la gauche perd le peuple, le signifiant comme le référent, laissé aux forces réactionnaires. À la fin des années 1990, on se met à employer d’autres termes : c’est la grande vogue de la notion de « multitude » et le retour du terme « prolétariat » pour désigner des situations sans rapport, le surdiplômé sans emploi ou le subalterne du tiers-monde. On était depuis lors dans un flou définitionnel, jusqu’à cette année 2011.

Regards.fr : Les mouvements récents redessinent un peuple mondial. A-t-il encore besoin du cadre national ?

François Cusset : Au XIXe siècle, la constitution du peuple comme concept et sujet politique s’est faite en parallèle avec la construction des États-nations européens modernes. Ce cadre est aujourd’hui en partie obsolète du fait de la mondialisation économique et des solidarités transversales, auxquelles s’ajoutent les liens rendus possibles par Facebook et les nouveaux outils de communication. Les Indignés se sentent aussi proches de la rue arabe en lutte, des chômeurs de Madrid ou même des grévistes de Corée du Sud que de leurs compatriotes au travail. Il y a parmi eux des activistes dont c’est le mode de pensée depuis longtemps, mais pas seulement. Il faut noter la communauté de stratégies et d’action spontanée entre les Indignés d’Europe du sud, les campeurs de New York ou de la cathédrale de Londres, les grévistes plus ou moins invisibles en Chine ou en Corée et la rue arabe dont le soulèvement a débuté par des manifestations de surdiplômés sans emploi…

Regards.fr : Quel est le lien qui les unit ? La précarité ?

François Cusset : On retrouve dans les campements d’Occupy toutes les minorités côte à côte, aucune ne mettant en avant son agenda prioritaire, des Noirs aux féministes, prêts ensemble à porter des questions communes. Un commun en négatif, lié en effet à l’extrême précarité qui rapproche toutes les conditions, minoritaires et majoritaires, et efface les barrières culturelles et identitaires artificiellement placées entre les groupes sociaux. Cette précarité doit être comprise dans un sens socio-économique, mais aussi existentiel, voire esthétique. Les gens sont seuls, n’ont plus aucun cadre collectif d’existence. Comme en un dernier moment de lucidité avant la fin, ils comprennent qu’ils ne se sortiront qu’ensemble d’une situation aussi désespérée. Le mouvement comporte aussi une dimension esthétique, une réaction à la laideur de lieux de vie désaffectés, quittés pour la Puerta del Sol ou Wall street.

Regards.fr : Pourquoi le mouvement est-il resté marginal en France ?

François Cusset : Une année électorale est toujours mauvaise pour les mobilisations. La France conserve par ailleurs un filet de protection sociale qui, même déchiré, reste un peu plus serré que dans d’autres pays. Une autre cause est peut-être la mainmise des grandes organisations syndicales et politiques, peu favorables à un soulèvement aléatoire et chaotique. Enfin, les Indignés français ont choisi le quartier de La Défense, un bon choix symbolique mais un très mauvais choix stratégique car c’est un lieu de passage, de flux, sans résident…

Regards.fr : Les indignés ne défilent pas, ils occupent l’espace. Cette immobilité est-elle une force ?

François Cusset : Leur force de résistance, leur puissance d’agir, c’est de ne pas bouger. C’est le paradoxe poétique d’un « mouvement immobile ». C’est le geste le plus radical, le plus insoumis qu’on puisse opposer à un néolibéralisme qui accapare depuis trente ans le discours du changement. La seule résistance viable est celle de l’inertie et du refus, la force de l’animal de trait, revêche, qui refuse l’adaptation, la flexibilité, le nomadisme, la réforme… Les Indignés possèdent le même rapport à l’espace que les émeutes urbaines qui s’inscrivent au sein même des ghettos et des banlieues. C’est l’inverse de la manif’ République- Bastille à heure fixe ou des soulèvements ponctuels comme les contre-sommets altermondialistes des années 1990. La force des sans-forces est le pouvoir du temps, et l’inertie sur place.

Regards.fr : Que peut-on attendre de 2012 ?

François Cusset : Le « peuple » qui surgit dans de telles circonstances peut prendre la forme d’Occupy Wall Street ou de la place Tahrir, mais il peut aussi se retrouver dans les 20 à 30 % de potentiel électoral pour l’extrême droite à travers l’Europe des 27. Nul ne sait si ce refus transversal et radical va déboucher sur la constitution d’un peuple organisé, autour de formes politiques nouvelles et pérennes, s’il va s’effilocher ou se généraliser, ou si à la première aggravation de la crise, il sera récupéré par les populismes de droite. On est dans une phase d’esquisse, intuitive et spontanée. Ce peuple sans direction politique peut déboucher aujourd’hui sur le meilleur comme sur le pire.

Regards.fr – mercredi, 25 janvier 2012 / Marion Rousset


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