JM Ben Adeb – Quid des classes moyennes ? Some Comments

L’une des difficultés (ou faiblesses) de l’analyse sociologique tient à ce qu’à partir d’un objet « social » hétérogène — revenus, patrimoines, valeurs culturelles, comportements politiques, consommation, trajectoires sociales, … —, elle vise à définir des unités homogènes, les classes sociales. Une fois ces entités posées et pour ne pas trop s’éloigner du « réel », elle se doit ensuite de multiplier les bémols ou de réintroduire, dans les catégories de l’analyse, de la « complexité » (donnant au passage, une impression de finesse d’analyse ou d’expertise).

Chez Marx, il y a deux niveaux de définition des classes sociales. Le premier s’origine dans ses travaux théoriques, le second, dans ses travaux « pratiques » d’analyse politique. Dans son oeuvre théorique, Marx attribue les rôles principaux à la bourgeoisie qui détient les moyens de production, aux propriétaires fonciers qui possèdent une condition de production et aux prolétaires qui vendent leur force de travail. Dans ses travaux « pratiques » d’analyse des révolutions qui secouent la France de la seconde moitié du XIXème siècle — La Lutte des Classes en France, 1850 et surtout, Le 18 Brumaire de Louis-Bonaparte, 1851 —(1), il se trouve dans l’obligation pratique de distinguer une bourgeoisie financière d’une bourgeoisie industrielle et d’une « bourgeoisie » commerciale, de repérer dans le monde agricole, aux côtés d’une masse de paysans parcellaires, la montée en puissance de nouveaux fermiers qui mettent en oeuvre des techniques modernes de production et de considérer enfin des … classes moyennes.

Dans une oeuvre essentiellement inachevée, les définitions des classes sociales sont …flottantes. Marx n’a pas eu le temps, après ses analyses politiques ou pratiques, de revenir à la théorie afin de les peaufiner, d’un point de vue « matérialiste ». Il a pu en résulter des échappées idéalistes lorsqu’il affirmera par exemple, qu’il n’y a « de classe ouvrière que révolutionnaire », c’est à dire consciente de son unité, de ses intérêts communs ou de son destin historique, dont il fournit comme contre-point exact à cette conception, l’exemple de la masse des paysans parcellaires. Ceux-ci, vivant dans une quasi-autharcie et transformés « en troglodytes » par la dette hypothécaire, n’auraient eu aucune conscience de leurs intérêts communs — ou leur « unité » aurait été celle physique ou socialement abstraite d’un « sac de pommes de terre »—. L’incapacité de ces paysans parcellaires à concevoir une possible alliance politique avec les ouvriers et leur enrôlement conséquent par les classes dominantes, comme forces électorales ou armées contre les mouvements de revendication ouvrière peut alors être expliquée par une « domination idéologique » ou par un « aveuglement » vis à vis de sa propre condition. Mais cette « domination idéologique » pourrait tout aussi bien, en étant prêtée abusivement aux paysans parcellaires, aux ouvriers sans conscience révolutionnaire, …, révéler une insuffisance dans la définition des rapports sociaux de production ou une analyse « matérialiste » inachevée.

Une autre définition possible des classes sociales est « matérialiste » ou attachée aux « conditions matérielles d’existence »: l’appartenance à une classe dépend de la place de chacun dans la production sociale. Celle-ci se divise en deux champs, celui de la production proprement dite de la valeur sociale et celui de sa réalisation. Dans le premier champ, une part de la plus value est captée sous forme de profit, et dans le second champ, une autre l’est sous forme de rente.

Le premier champ est organisé par le classique rapport social de production dit « capitaliste ». Il met en relation les prolétaires qui ne disposent que leur « force de travail » sociale et les détenteurs de capital. L’efficacité productive de ce rapport social ne dépend pas uniquement du remplacement constant du travail vivant par du travail mort (machines). Elle relève tout autant d’une organisation du travail ou de la mise en place des conditions pratiques de ce rapport. C’est la tâche de quelques professions intermédiaires qui, de la « petite » maîtrise aux cadres supérieurs de l’entreprise, se trouvent rémunérées, non en fonction d’une « quantité » ou d’une « qualité » de travail, mais raison de leur place dans le procès de production (2). Elles forment une partie des contingents des classes moyennes.

Un second rapport social de production organise moins le second champ, que la relation entre les détenteurs de capital — moyens de la production — et les détenteurs d’un patrimoine  — condition de la réalisation — ou le partage de la plus-value sociale entre le profit et la rente. Bien sûr, dans un second temps, ce partage contraint très directement, détermine l’organisation du second champ. Celui-ci était traditionnellement et essentiellement tenu par les exploitants agricoles, les commerçants, les artisans et les professions libérales. Les « grands ménages » de Karl Kautsky constituaient le chaînon nécessaire entre la production de la valeur sociale et sa réalisation, dans une consommation « finale ». Les « grands ménages » ne sont pas des entreprises au sens du premier champ, leurs « moyens de production » ne sont pas du capital, mais un patrimoine socialement défini qui leur permet de capter une part de la plus-value sociale sous forme de rente. Leurs membres constituent une autre partie des classes moyennes.

En dehors des activités de banque et d’assurances et … de la fonction publique, l’Etat étant le plus grand des « grands ménages », la forme salariale était très peu développée dans ce second champ, sinon sous la forme dégradée de domestiques. Avec le développement des services et celui d’une « société de consommation », le salariat y a crû considérablement. Le nombre des employés a fortement augmenté, compensant en partie la diminution du nombre des ouvriers avec lesquels ils forment la nébuleuse sociologique des « couches » ou des « classes » populaires. Avec ce nouveau salariat, croît en parallèle un nouvel encadrement « techniquement » interchangeable avec celui du premier champ mais qui, de par sa position dans la production sociale, subit et transmet d’autres pressions  aux subordonnés (3).

Les « couches » ou « classes populaires », les « classes moyennes » et la « bourgeoisie » sont, en regard des rapports sociaux de production, des catégories extrêmement hétéroclites. Et sauf à affiner la définition « matérialiste »de classes sociales bien plus nombreuses que celles résultant d’une tripartition grossière, une analyse des comportements politiques ne peut procéder que de la caricature.

A cette inscription des classes sociales dans l’espace des rapports sociaux de production, il faudrait encore ajouter les alliances ou les fractures résultant d’une dynamique sociale de développement ou de récession dans le temps.

Durant les Trente Glorieuses, un développement social et un pacte social sont en détermination réciproque. La montée relative des salaires ouvriers a des conséquences positives pour les différentes composantes des classes moyennes (4). S’il y a progressivité de l’impôt sur le revenu, il y a également une « progressivité » dans les bénéfices de l’Etat social. La « démocratisation » de l’enseignement ou celle de la santé sont des processus ou des tendances. Certes, la représentation ouvrière y augmente, mais elle demeure toujours très faible. Les grands bénéficiaires sont les classes moyennes, mais au niveau politique, cela importe peu. Les comportements politiques lissent les différences sociales. Ainsi, même si les ouvriers sont sous-représentés dans l’enseignement supérieur ou dans l’accès aux soins, le nombre des enfants issus de ce milieu augmente et le droit à la santé prend corps. Avec un accès à de nouvelles consommations, cela suffit à dessiner pour un ouvrier, un horizon temporel de progrès social. Cela suffit pour un ouvrier de ces années-là, pour donner sa voix … au parti gaulliste sans pour autant être « dominé idéologiquement ».

La récession sociale initiée au début des années 80 va avoir pour premier résultat une implosion de la classe ouvrière. Le démantèlement des grandes industries se réalisent au moyen de plans sociaux qui offrent une bouée d’oxygène de courte durée aux salariés des grandes entreprises et qui abandonnent à leur sort, ceux des entreprises sous-traitantes. Dans la foulée, les grandes entreprises vont se recentrer autour d’un « coeur de métier ». Il sera ainsi mis fin aux grands collectifs de travail, aux bastions ouvriers. Mais encore, l’externalisation des taches qui accompagne ce recentrement répond à une nécessité d’abaisser les coûts de production dont les coûts ou les risques sociaux. Dans les entreprises sous-traitantes qui se multiplient, le travail est nécessairement moins rémunéré, plus précaire et éminemment … »délocalisable ». Les conditions d’existence des ouvriers des grands groupes industriels, ceux des entreprises sous-traitantes, les « ouvriers » des « entreprises » artisanales, sans compter ceux qui, au chômage, étoffent les rangs de l' »armée de réserve »  exerçant une pression à la baisse sur les salaires et servant de repoussoir, sont devenues profondément divergentes.  Le « déclin », la « disparition » ou la nouvelle « invisibilité » de la classe ouvrière sont autant d’euphémismes pour désigner sa fragmentation infinie. Quand le « premier parti ouvrier n’est pas le Front National, mais celui de l’abstention », les ouvriers ont, au fil des trois dernières décennies, « disparu » en tant que groupe politique dont les contours pouvaient être, même grossièrement, dessinés.

Depuis les années 80 ou bien avant le chômage des cadres, les ouvriers, ont subi de plein fouet, la réorganisation de la production sociale. Ils ont vécu ce changement « nécessaire », « naturel », dans l’indifférence générale ou dans le silence assourdissant des classes moyennes. Une prétendue inéluctabilité de cette réorganisation sociale est devenue la doxa commune, y compris pour les prétendues forces de gauche. Celles-ci se sont avérées incapables, de proposer au monde ouvrier, autre chose que des mots à la vacuité avérée ou des lignes de fuite sur des questions de société et d’environnement. Aucune « offre politique » de droite ou de gauche ne prit en compte les conditions ouvrières. En choisissant logiquement l’abstention, les ouvriers ont contribué à nourrir leur inexistence politique. Et c’est, me semble-t-il cette inexistence politique des ouvriers les plus malmenés, les plus précarisés qui donne, sur le plan politique, depuis 30 ans, un rôle déterminant aux classes moyennes. Cette situation que l’on retrouve aux Etats-Unis avec la « disparition » des Blue Collars, n’a donc pas la nouveauté que lui prête Eric Maurin. Mais parvenus à une autre phase de la dynamique enclenchée il y a 30 ans, il est probablement en train d’advenir du nouveau dans ces classes moyennes, et singulièrement à leurs niveaux inférieurs.

Jusqu’à une période récente, les classes moyennes ont été relativement peu affectées par la récession sociale d’où leur relatif silence et leur soutien aux forces politiques « de gouvernement ». Puis elles ont fini par se trouver prises dans des effets de ciseaux. D’un côté, il y a des classes populaires exemptées d’impôt qui, dans un « traitement social » de la crise, vont recevoir des aides publiques. De l’autre, au prétexte de « favoriser l’offre », les plus hauts revenus qui disposent déjà de mille et un moyens de réduire leur assiette fiscale, vont bénéficier d’allègements fiscaux. Avec un Etat dont les recettes s’amenuisent, les classes moyennes, en supportant l’essentiel d’une charge qui s’alourdit, ont alors eu de plus en plus, le sentiment de payer pour les autres. La crise a semé l’oubli. Le pacte social des Trente Glorieuses a été rompu depuis longtemps et les classes moyennes ont oublié qu’elles avaient été et étaient les principales bénéficiaires de l’Etat social. Elles ne s’horripilent pas devant son démantèlement, devant la privatisation à marche forcée de la Protection Santé et Retraite qui joue sur la corde de la « responsabilité individuelle », qui n’est qu’une déclinaison de l’égoïsme petit-bourgeois. Elles font également mine d’ignorer que, pour de larges fractions d’entres elles, l’absurde spéculation immobilière de ces dernières années, a eu pour conséquence, un enrichissement patrimonial … sans cause.

Simultanément, environ 10 à 15 % de ces classes moyennes, mais cela suffit à susciter des « sentiments » bien au-delà des personnes concernées, sont très directement menacées par la poursuite de la régression sociale : leur tour est arrivé ! Le vote des classes moyennes pourraient être déterminant aux prochaines élections, non en ce qu’elles occuperaient numériquement une nouvelle position dans le corps électoral, mais en ce que, à partir de cette position devenue hégémonique du fait de l’abstention ouvrière, elles pourraient manifester de nouvelles préférence politiques. Il se pourrait qu’une fraction significative abandonne les « partis de gouvernement » et radicalise leurs choix politiques.

Front National ou Front de Gauche ? Des observateurs attentifs ont noté depuis plusieurs consultations que le vote « Front National » était celui … des villas !

Jm BA

1. « L’industrie et le commerce, par conséquent, les affaires de la classe moyenne, doivent prospérer sous un gouvernement fort comme en serre chaude. Par conséquent, octroi d’une foule de concessions de lignes de chemins de fer. Mais il faut enrichir également le lumpenprolétariat bonapartiste. Par conséquent, tripotages à la Bourse par les initiés sur les concessions de chemins de fer. Mais aucun capital ne se présente pour financer la construction des chemins de fer. On oblige donc la banque à faire des avances sur les actions des compagnies de chemins de fer. Mais on veut également exploiter personnellement la banque, et c’est pourquoi on la cajole. On la décharge de l’obligation de publier son bilan hebdomadaire. Contrat léonin de la banque avec le gouvernement. Mais il faut donner du travail au peuple. On ordonne donc des travaux publics. Mais les constructions publiques augmentent les charges fiscales du peuple. On diminue donc les impôts au détriment des rentiers, en convertissant les rentes 5 % en rentes 4,5%. Mais il faut également offrir quelque douceur aux classes moyennes. On double donc l’impôt sur le vin pour le peuple qui l’achète au détail et on le diminue de moitié pour les classes moyennes qui le boivent en gros. On dissout les organisations ouvrières existantes, mais on célèbre les futures merveilles de l’association. Il faut venir en aide aux paysans. On crée donc des banques de crédit foncier, qui précipitent leur endettement et la concentration de la propriété. Mais ces banques doivent servir à obtenir de l’argent sur les biens confisqués de la maison d’Orléans. Mais comme aucun capitaliste ne veut accepter cette condition, qui n’est pas dans le décret, la banque foncière reste un simple décret, etc., etc » (Le 18 Brumaire de L. Bonaparte).

2. On pourra ainsi demander à un jeune ingénieur sorti des Ponts ou des Mines et récemment embauché, d’organiser un plan social. Se trouvent ainsi testées des compétences ou des aptitudes qui ont peu ou pas à voir avec sa formation d’ingénieur. (A contrario, un ingénieur brillant mais qui se sera révélé plutôt imperméable à un conditionnement social et se refusera à un charcutage social, ne sera pas retenu). Le cursus scolaire fonctionne comme un patrimoine symbolique qui doit être validé socialement. S’il ne l’est pas, socialement, ce « capital culturel » ne « vaut » rien parce qu’il n’est ni capital, ni patrimoine : un docteur ou un doctorant effectuant une tache d’éboueur est rémunéré comme éboueur et non comme éboueur disposant d’un « capital culturel » significatif.

3. cf suicides chez France-Telecom

4. A ce point que par exemple dans le commerce, on pourra y développer un salariat avec les « grandes surfaces » qui vont susciter en retour une réaction « poujadiste ».

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