M. Aglietta, A. Orlean, … Pour une économie pluraliste

Le monde connaît une crise majeure. Ses effets se feront sentir pendant longtemps. Si nombre d’économistes n’ont rien vu venir, cette crise n’était pourtant nullement imprévisible, à condition de ne pas se laisser enfermer dans les canons d’une orthodoxie économique imbue d’elle-même et de son hégémonie, sourde aux analyses qui ne sont pas les siennes et à leurs mises en garde.

Comment ne pas rapprocher, pour ce qui est de la France, cet aveuglement du mode de recrutement des professeurs des universités dans cette même discipline ? La France a en effet une singulière manière de choisir ses professeurs dans l’enseignement supérieur, une exception au regard des autres disciplines mais également au regard des modes de sélection dans le reste du monde.

Réminiscence ancienne d’une pratique des facultés de droits, l’économie recrute sur un concours national. Sur le papier, la procédure ressemble à une sélection républicaine, fondée sur le mérite, dont on pourrait légitimement penser qu’elle a ses vertus. Il n’en est pourtant rien. Ce concours est une parodie d’égalitarisme et l’instrument d’une cooptation qui n’a eu de cesse, depuis vingt ans, à quelques exceptions notables, que de promouvoir une même école de pensée : celle qui par sa rupture avec le réalisme des approches a alimenté voire légitimé les tendances qui ont conduit l’économie mondiale au chaos.

Le débat et notre compréhension du monde ne peuvent progresser qu’en confrontant des points de vue divergents, et donc en s’attachant à respecter une certaine diversité au sein de la discipline. Il importe peu de convaincre ceux qui sont déjà convaincus. Il faut plutôt apprendre à répondre aux arguments de ceux qui pensent autrement.

Or, dans la logique actuelle, ce débat est totalement sacrifié. Le recrutement a pour critère premier le nombre d’articles publiés dans les revues les plus prestigieuses, celles qui sont classées en rang 1 ou 2, l’équivalent du fameux triple A des agences de notation. Qui pourrait contester que les articles publiés, leur nombre comme leur qualité, ne sont un élément important pour juger d’un chercheur ? Il n’est cependant pas difficile de comprendre que les résultats obtenus vont dépendre crucialement de la manière dont les différents rangs seront décernés. Si par malheur ce choix ne venait à inclure qu’une seule école de pensée, il s’ensuivrait ipso facto le rejet de toutes les pensées déviantes.

Or, telle est précisément la situation aujourd’hui, d’autant plus difficile à combattre qu’elle peut se prévaloir de toutes les apparences de l’impartialité la plus parfaite. On ne dira jamais qu’un chercheur n’a pas été reçu parce qu’il était keynésien, institutionnaliste ou marxiste. On dira qu’il n’a jamais publié dans les revues de rang 1 et 2 ! Ce faisant, on passe sous silence le fait qu’on attend toujours un article, keynésien, institutionnaliste ou marxiste, dans Econometrica, pour prendre ce seul exemple. Peu importe que notre chercheur ait par ailleurs beaucoup publié dans des revues de rang 3 et 4, ou même qu’il ait écrit plusieurs livres, ceci compte pour quantité négligeable, quand cela ne lui est pas reproché ! Le sésame de la réussite universitaire en économie, ce sont les revues de rang 1 et 2. Ajoutons qu’en privilégiant à l’extrême les revues anglo-saxonnes, le critère du ranking conduit mécaniquement à l’éradication de toutes les traditions intellectuelles qui ne parlent pas anglais, et elles étaient nombreuses. Aucune revue française n’est classée rang 1 ou 2 par le CNRS. Ainsi va la mondialisation de la recherche économique !

Cette logique d’exclusion ne trouve malheureusement aucun contrepoids dans la manière dont sont formés les jurys. Il faut savoir que la nomination du président du jury est une décision politique du ministre chargé de l’enseignement supérieur et qu’il revient ensuite à ce président de désigner l’ensemble des membres qui composeront le jury. L’observation de ces vingt dernières années montre sans ambiguïté que l’écrasante majorité des membres du jury se reconnaît dans la pensée dominante. Il ne faut dès lors pas s’étonner des résultats de ce concours. Cela conduit évidemment à des recrutements de professeurs formés « dans le moule ». Pourtant les économistes « atterrés » ne manquent pas en France et à l’étranger, mais les concours de professeurs, depuis vingt ans, n’ont pas manqué de leur fermer hermétiquement les portes et, par là-même, de réduire le champ des recherches et des débats qui nous seraient pourtant fort utiles en cette période troublée.

En conséquence, les signataires appellent à la suppression du concours d’agrégation de l’enseignement supérieur pour redonner voix au pluralisme en économie. Les professeurs d’économie doivent être recrutés selon la procédure qui est la norme dans l’écrasante majorité des autres disciplines, à savoir une procédure décentralisée par universités, fondée sur l’expérience et les capacités acquises par les candidats en tant qu’enseignants et en tant que chercheurs, procédure par nature moins fermée à l’exigence de pluralisme. Pour ce qui est de l’actuel concours d’agrégation qui se déroule en ce moment, nous espérons vivement qu’il fera mentir notre diagnostic. Malheureusement, il est plus que probable qu’il illustre à nouveau les impasses du présent système.

Michel Aglietta, Bernard Chavance, Olivier Favereau et André Orléan, économistes, membres de l’Association française d’économie politique

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