Marcela Iacub – Méchants avec les méchants

Préambule : Il n’est pas certain que le long combat de Laurent Mucchielli contre la dérive sécuritaire de notre démocratie puisse être réduit à ce qu’en dit ici, Marcella Iacub. Mais cela n’infirme pas la perspective qu’elle dessine.

En 2004, l’un des fondateurs de la revue Lignes, Michel Surya écrivait déjà : « Les choses ont atteint à ce point : on est devenu à soi-même son propre motif de peur. Peu à peu se répand partout une aspiration violente à être surveillé, tellement on craint d’être le même que tout ce dont on est arrivé à avoir peur. On en est en effet arrivé à se considérer soi- même avec suspicion: est-ce que nous n’aurions pas trop de passion ? Est-ce que nous n’aimerions pas trop encore l’intempérance sous les traits de laquelle le monde s’est un instant offert à nous ? (Mais c’est si loin déjà que nul n’en a plus qu’une idée floue.) [Journal de l’été 2004 – Revue Lignes, n°15 – Octobre 04 – p. 15]. Au delà d’un rapport très largement irrationnel de l' »opinion publique » et des politiques au crime et à la délinquance, il conviendrait sans doute d’étudier plus avant les grandes campagnes contre la « délinquance » routière ou … tabagique. Dans un pays où prédomine la liberté quasi-absolue du propriétaire, l’interdiction de fumer dans les bars a été acceptée avec une étonnante facilité. Ces campagnes répressives ne sont pas intervenues ex-nihilo mais dans un contexte psychosocial dangereusement adéquat ou favorable. Leur possibilité nous informe d’un état social régressif. Dans leur mise en oeuvre, elles ne peuvent pas ne pas induire, en renforçant des pathologies sociales, des comportements à venir. Elles ne peuvent pas ne pas finir de formater les esprits pour des temps difficiles.

A l’image de certains psychopathes, n’avons-nous pas déjà, collectivement, beaucoup reculé les limites de l’acceptable par exemple, en transformant la question sociale en question ethnique (l’ethnie étant le développement savant de la race) ou en plantant « des fleurs au bord des SDF » (Yves Jamait) ? Jm Ben Adeb

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Saviez-vous qu’en 2010 il y a eu 800 homicides en France, la moitié comparé à il y a quinze ans et quarante fois moins qu’au XVIe siècle ? Pourtant, le sentiment d’insécurité augmente. Et alors que les actes de violence sont moins nombreux et moins graves, nous ne cessons d’exiger qu’ils soient de plus en plus punis.

Comment expliquer ces étranges paradoxes ? Le sociologue Laurent Mucchielli tente d’y répondre dans l’Invention de la violence : des peurs, des chiffres, des faits, paru aux éditions Fayard. A ses yeux, le sentiment général d’une augmentation des crimes ainsi que sa dénonciation en dépit de leur baisse seraient dus au fait que «notre société supporte de moins en moins la violence». L’effondrement, ces vingt dernières années, de notre seuil de tolérance à l’égard de celle-ci serait donc la source émotionnelle du populisme pénal. En bref, si nous sommes si méchants avec les méchants, c’est parce que le processus de civilisation dans lequel nous sommes engagés nous empêcherait de supporter la moindre de leurs manières barbares.

Il est curieux que Laurent Mucchielli, l’un des pourfendeurs les plus coriaces des politiques sécuritaires, adhère à cette théorie. Car celle-ci n’est valable qu’à condition que la violence punitive de l’Etat ne soit pas considérée comme l’une des composantes de la violence sociale. Que seuls y soient inclus les crimes et les délits, c’est-à-dire les actes tenus pour illégaux commis par les particuliers. Comme si la répression étatique, du seul fait d’être légitime et décidée par des procédures démocratiques, ne pouvait pas être conçue comme étant de la violence.

Cette exclusion est néanmoins très difficile à justifier. En effet, lorsqu’un Etat démocratique applique la peine de mort ou qu’il envoie sa population se faire tuer dans des guerres, on n’hésite pas à le considérer comme producteur de violence. Et l’on ne voit pas pourquoi on ne devrait pas en faire autant avec celui qui réprime, de façon disproportionnée et paranoïaque, les individus qui commettent des délits et des crimes – même lorsque ce sont des enfants ou des fous – et qui ne cesse d’élargir l’arsenal des infractions pénales en y incluant les comportements les plus anodins et les plus indéfinissables.

Par ailleurs, pour la population qui la demande, cette violence n’est pas seulement abstraite et cachée. Les politiques pénales poussent les individus à se dénoncer les uns aux autres et donc à se servir de la violence de l’Etat pour régler leurs comptes et leurs conflits, pour guérir de leurs problèmes psychologiques, pour s’«émanciper». Comme si l’on invitait tout un chacun à prendre une part active et personnelle dans cette grande fête punitive.

Or, si nous incluons la violence légitime de l’Etat dans la violence sociale, nous ne pouvons plus avancer que nous vivons dans des sociétés plus pacifiques que par le passé ; ni que nous sommes embarqués dans cette folle croisade contre les délinquants et les criminels parce que nous sommes devenus trop civilisés pour les supporter. C’est au contraire parce que, comme des guerriers ou des barbares, nous vivons dans la violence et que nous l’aimons, que nous exigeons pour nous en réjouir que ces gens soient de plus en plus dénoncés et punis. Tant que nous n’admettrons pas cette évidence, les politiques ultra-sécuritaires ne trouveront pas de critiques susceptibles d’ébranler leurs assises.

Car le populisme pénal n’est au fond rien d’autre que le pouvoir que se donnent les majorités de jouir de la violence qu’elles exercent sur les minorités tenues pour déviantes sous prétexte de pacification de la société. Ce travestissement de la jouissance qui provoque la cruauté en croisade pacificatrice est crucial pour contester l’idée selon laquelle le populisme pénal serait lié au processus de civilisation. Les peuples que l’on peut qualifier de très civilisés sont ceux dans lesquels les individus intègrent de plus en plus de contraintes sociales et qui souffrent de se sentir toujours plus coupables, en dépit de leurs exigences morales accablantes. Des individus qui, par le fait d’être si soucieux du mal qui les habite, sont moins enclins à tenir leurs semblables pour coupables de ce qui leur arrive et qui se montrent de ce fait cléments avec les criminels. C’est pourquoi, comme dirait Freud, ces peuples sont si malheureux.

Tandis que dans les sociétés comme la nôtre qui ont cédé à la démagogie pénale, les individus accusent leur prochain de tous leurs maux et, alors qu’ils cherchent à anéantir littéralement les criminels, ils se perçoivent comme des innocents. Ainsi, tout en étant horriblement cruels, ils se présentent comme des victimes de ceux qu’ils cherchent à tourmenter. Car le populisme pénal, version light et limitée, est soutenu par les mêmes passions qui déferlent dans les régimes fascistes : la mise en dehors de soi de la culpabilité et l’espèce de bonheur barbare que l’on éprouve à la faire porter par des pauvres diables. Et tant que nous ne serons pas prêts à admettre que notre sentiment d’insécurité est la justification que nous donnons à notre goût du sang, nous continuerons à être des barbares qui se prennent pour des victimes. Pour 65 millions de victimes.

Libération, 17.12.2011

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