Michael C. Behrent – Etats-Unis : les nouvelles formes de militantisme anticapitaliste

Préambule : Historien américain, Michael C. Behrent est spécialisé dans l’histoire de l’Europe contemporaine et surtout dans la philosophie politique française. Il a soutenu une thèse d’histoire à la New York University, et enseigne actuellement à Appalachian State University (Caroline du Nord). Il tient un blog hébergé par Alternatives Economiques

Si le mouvement « Occupons », en ralliant tous ceux qui se sentent délaissés par l’ordre économique actuel, a désormais fait tâche d’huile un peu partout à travers les États-Unis (et même le monde), la forme du militantisme qu’il pratique est pourtant assez classique. Il a certes lancé les jalons d’un nouveau discours anticapitaliste (« nous sommes les 99% »), tout en promouvant une conception radicale de la démocratie (l’assemblée générale, le consensus). Mais ses actions appartiennent pour la plupart au répertoire de la vénérable tradition américaine de la « désobéissance civile » : cortèges, investissement et blocage de la voie publique, non-violence face aux forces de l’ordre, arrestations tactiques. Mais si ces agissements appartiennent à un registre familier, le mouvement a su en même temps inspirer des pratiques militantes plus novatrices, animées par le même esprit anticapitaliste.

« Bank Transfer Day » : Ras-le-bol des grandes banques !

Un exemple particulièrement intéressant est le « Bank Transfer Day ». Cette initiative est une réaction à la décision récente d’un certain nombre de grandes banques américains de faire payer à leurs clients un supplément mensuel pour l’utilisation des cartes de paiement : cinq dollars par mois dans le cas de Bank of America, trois dollars pour Wells Fargo, etc. Cette décision est elle-même une réponse à un dispositif législatif lié à la réforme du système financier adopté dernièrement par le Congrès américain surnommé le « Durbin Amendment », qui a réduit les frais que les banques perçoivent auprès des marchands à chaque utilisation d’une carte de paiement (réduisant le seuil maximal par transaction de 44 à 24 cents). Les banques ont choisi de répercuter cette perte sur le consommateur. L’instigatrice du « Bank Transfer Day » est une certaine Kristen Christian, propriétaire d’une galerie d’art à Los Angeles, âgée de vingt-sept ans. Elle explique ainsi ses motivations: « J’étais fatiguée que l’on me fasse payer frais bancaire après frais bancaire. Si je leur téléphone parce que leur site web est en panne, on me fait payer deux dollars. Mais ce n’était pas de ma faute. Quand [les banques] ont décidé de réagir de façon négative au Durbin Amendment, j’étais malade ».

La solution ? Elle demande à tous ceux qui partagent ses frustrations de fermer leurs comptes chez des grandes banques pour les rouvrir chez des « credit unions » – des banques coopératives régionales. D’autre part, elle propose, site Facebook à l’appui, que tous ces transferts se fassent au cours d’une journée d’action nationale, le 5 novembre. L’appel est suivi : selon le Credit Union National Association, 40 000 nouveaux comptes sont ouverts auprès des banques coopératives, soit $80 000 en nouveaux comptes d’épargne. Depuis l’annonce des nouveaux frais par Bank of America fin septembre, les « credit unions » ont ramassé 650 000 nouveaux clients et $45 milliards en nouveaux comptes d’épargne. « Bank Tranfer Day » n’est pas directement lié à Occupy Wall Street, mais ce dernier lui a toutefois apporté son soutien. Le choix même du 5 novembre, le « jour de Guy Fawkes » au Royaume-Uni, évoque l’image de celui qui (par l’intermédiaire des hackers du réseau Anonymous) est devenu l’emblème du mouvement « Occupons ».

« Occupy Black Friday » : Ne soyez pas un consommateur zombie

Un autre mouvement concerne les achats des consommateurs américains pour la fin de l’année. Le vendredi après la fête de « Thanksgiving » (fin novembre) est surnommé « Black Friday » ou « vendredi noir » (le nom se réfère au fait que c’est souvent le moment de l’année où, dans le commerce de détail, les comptes passent « dans le noir »). C’est le coup d’envoi des achats de Noël, marqué par des soldes considérables dans les grands magasins, qui donnent lieu à une espèce d’orgie de consommation. Souvent, les clients arrivent devant les magasins en pleine nuit pour être les premiers à pénétrer y à l’ouverture des portes, pour pouvoir ensuite se ruer sur des produits à des prix exceptionnellement abordables.

Cette année, « Occupy Wall Street » a inspiré un mouvement baptisée « Occupy Black Friday », qui propose de boycotter cette grande messe de la consommation. Selon les organisateurs, « ‘Black Friday’ est une journée où les méga-entreprises nous dictent notre conduite de manière patente ; ils disent ‘faites du shopping’ et nous faisons du shopping ».  A l’instar du mouvement « Occupons » lui-même, « Occupy Black Friday » a donné lieu à de nombreuses variations locales, ayant des objectifs parfois divers. A New York, on a manifesté devant le grand magasin Macy’s pour s’opposer à la vente des manteaux de fourrure. A Boise (Idaho), des militants optèrent pour l’agitprop, organisant dans un centre commercial un défilé silencieux de « consommateurs zombies ». Souvent, les consommateurs furent encouragés à fréquenter les commerces locaux et les PME plutôt que des grandes surfaces comme WalMart ou Target.

« Occupy Student Debt » : Étudiants, refusez de payer vos dettes !

Il n’est pas surprenant, enfin, que ces nouvelles formes de militantisme évoquent les soucis des étudiants, qui ont joué un rôle primordial dans le mouvement « Occupons ». Rien n’inquiète plus les étudiants américains que les dettes qu’ils sont obligés de souscrire pour financer leurs études. Le 21 novembre, un groupe lié à « Occupy Wall Street » a lancé un site web surnommé « Occupy Student Debt ». Selon un des organisateurs, le professeur Andrew Ross de New York University, l’endettement étudiant s’apparente à une forme de féodalité. Un « college degree » (soit quatre année d’études supérieures) est devenu un pré-requis pour de nombreux emplois (surtout ceux donnant accès à la classe moyenne). Mais les coûts de cette éducation sont devenus exorbitants, même dans les universités publiques. La somme de ces dettes s’approche actuellement de 1 000 milliards de dollars. Mais les étudiants se trouvent en même temps de plus en plus vulnérables vis-à-vis des organismes prêteurs. En 2005, la législation permettant aux étudiants de se déclarer en faillite sur ces emprunts (avec les protections que ce dispositif permet) est supprimée. Le seul choix qu’il leur reste désormais est le non-paiement, option qui ruine leur notation de crédit et les expose aux pratiques prédatrices des institutions financières (frais de recouvrement, pénalités de retard, etc.). Comme les hypothèques « subprime », qui profitaient de la vulnérabilité des bas revenus, le prêt étudiant est devenu une forme de prêt rapace.

« Occupy Student Debt » propose une sorte de grève de remboursement des dettes. Le mouvement a lancé un appel à signer un « student debtor’s pledge », un engagement à arrêter de rembourser ses dettes une fois que le nombre des signataires aura dépassé le million. Cette pétition affirme : « La dette étudiante, qui s’approche de 1 000 milliards de dollars, empoisonne les études supérieures. Alors que le chômage chronique s’annonce comme une probabilité pour les décennies à venir, nous porterons un fardeau intolérable. Le moment est venu de refuser cette dette. La dette corrompt nos priorités éducatives et place des restrictions sévères sur nos choix individuels ». Les signataires revendiquent l’éducation gratuite dans les universités publiques, des prêts étudiants sans intérêt, et l’annulation complète de la dette étudiante actuelle. Le chemin qui reste à parcourir est pourtant long : le 8 décembre, la pétition n’avait récolté qui que 2 382 signatures.

« Bank Transfer Day », « Occupy Black Friday », et « Occupy Student Loans » s’inscrivent tous dans la foulée d’« Occupy Wall Street ». Ces mouvements s’appuient sur le pouvoir du consommateur, qu’ils voient comme un enjeu stratégique dans la contestation des grandes entreprises et des institutions financières. S’ils sont parfois radicaux dans leur démarche, ces mouvements s’avèrent résolument réformistes quant à leur idéologie : ils prônent une maitrise du capitalisme, une économie de marché où les ultra-riches n’auraient pas un pouvoir prépondérant et où le service public aurait un rôle important, plutôt qu’un rejet pure et simple de notre système économique actuelle. Ils adhèrent d’autre part à certains principes du mouvement écologique, comme le localisme (c’est le cas notamment de « Bank Transfer Day »). Ces mouvements semblent susciter l’intérêt (mais pas nécessairement l’adhésion) du public quant ils insistent sur les inégalités, mais sont vus d’un œil plus sceptique à partir du moment où ils contestent les principes de la société de consommation elle-même (les militants d’« Occupy Black Friday » furent présentés dans les médias comme des rabat-joies). Et pour le moment, s’ils ont su focaliser l’attention du public sur les questions qui les concernent, ils sont bien loin d’avoir entrainé une mobilisation de masse. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que le mouvement « occupons » a inspiré une créativité militante visant notre système économique que l’on n’avait pas vu depuis longtemps.

Cet article a été posté le Jeudi 8 décembre 2011 

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