Comment Occupy Wall Street change la gauche américaine, entretien avec John Krinsky

Rencontre avec John Krinsky, sociologue et directeur du département de sciences politiques de la City University of New York. Dans cet entretien accordé à www.BullyPulpit.fr il revient sur les origines d’Occupy Wall Street, sa relation avec les syndicats, les minorités, le Parti Démocrate  et s’intéresse au devenir de ce mouvement social. – 15 Décembre 2011 Par Pierre-Louis Rolle – Edition : Bully Pulpit

Vous trouverez ci-dessous l’entretien de 48 minutes en anglais ainsi qu’un compte-rendu de son analyse en français. 

Extraits

Quelle est l’origine du mouvement ?

Pour John Krinsky, Occupy Wall Street s’appuie sur les mêmes réseaux que le mouvement altermondialiste, qui a l’habitude de se retrouver. Ce qui changeait ici, c’est le contexte : manifestations contre le gouverneur du Wisconsin qui a supprimé les conventions collectives pour les syndicats, Printemps Arabe et mouvement des indignés en Espagne. C’est d’ailleurs en Espagne que quelques figures d’OWS issues du mouvement altermondialiste se sont rencontrées. « Mais très vite le mouvement s’est agrandi, et l’autre source est tout simplement les militants newyorkais  locaux »

« Une des choses les plus intéressantes à propos de OWS est le sentiment que les gens ont vu qu’il se passait quelque chose de nouveau » Selon lui,  l’occupation a permis de construire de nouvelles relations entre des militants qui avaient l’habitude de simplement se rencontrer pour une manifestation, un catalyseur pour « ce qui passe pour la Gauche des États-Unis, où il n’existe pas de gauche organisée » : associations de quartiers, syndicats, ONG.  « Cela faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu d’espace d’organisation comme celui-ci ».

Quelle est la relation entre les syndicats et Occupy Wall Street ? 

Il y a beaucoup de personnes syndiquées impliquées dans le mouvement nous explique Krinsky, et qui revendiquent cette appartenance. Une telle revendication était selon lui impossible en Espagne : « on ne pouvait pas arriver avec une bannière syndicale sans être mis à la porte ».  Beaucoup de membres issus des syndicats participent à titre individuel à l’occupation. « Nombre de militants de la gauche ont un passé syndical et n’apprécient pas les contraintes organisationnelles inhérentes aux centrales syndicales. OWS est une opportunité pour eux de s’exprimer librement. »

Les syndicats se sont toutefois avérés des alliés précieux, notamment dans l’organisation des manifestations en marge de l’occupation du parc.

Occupy Wall Street permet même aux syndicats de renouveler leurs revendications et leur discours : « Jusqu’à Occupy Wall Street, le mieux que pouvaient faire les syndicats étaient de dire qu’ils étaient là pour défendre la classe moyenne et les travailleurs […] avec le slogan ‘we are the 99% le mouvement syndical a trouvé une voix beaucoup plus majoritaire, beaucoup plus inclusive ».

John Krinsky ne pense pas que les syndicats essaient de noyauter le mouvement, même s’ils l’ont très largement financé.   Si la rhétorique des factions anarchistes des occupiers  dénonce toute organisation verticale et une prétendue manipulation du mouvement par les centrales syndicales, ces dernières, selon lui, essaient avant tout d’obtenir un levier pour contraindre le Parti Démocrate à mener une politique de gauche.

« Dans un sens Occupy Wall Street aide les syndicats à entrer dans un rapport de force avec le Parti Démocrate, qui s’est déporté bien trop à droite de l’échiquier politique. Pour cela, les syndicats n’ont pas besoin de prendre le contrôle du mouvement : juste de le financer […] Les syndicats sont une cheville ouvrière, un levier du Parti Démocrate. Si celui-ci n’arrive pas à les mobiliser en 2012, ils pourraient même perdre face à Mickey Mouse ! Cela dit, ils risquent de perdre face à l’équivalent intellectuel de Mickey Mouse… »

Le Parti Démocrate va-t-il donc publiquement embrasser la plateforme d’Occupy Wall Street ? Après tout, avec un électorat si divisé, le problème est d’arriver à faire voter les gens, nous explique Krinsky. « Les syndicats sont ceux qui font des campagnes de phoning le jour de l’élection, fournissent des transports aux électeurs, etc. Le Parti Démocrate commence donc à s’intéresser au mouvement, mais de façon prudente et pas toujours honnête ».  L’enjeu est aussi pour OWS de se demander s’il ne vaut mieux pas avoir les Démocrates au pouvoir « qui nous font office de gauche même si c’est un parti de droite »  plutôt que de finir avec un Newt Gingrich…

Occupy Wall Street va-t-il donc devenir un mouvement électoral comme le Tea Party ? Pourquoi les médias ont-ils plus couvert le Tea Party que certains mouvements sociaux pourtant massifs ?

« Le Tea Party et Occupy Wall Street sont des animaux si différents ! » s’amuse Krinsky. Occupy Wall Street pointe des problèmes de la démocratie participative, des inégalités, et la police les a aidé à promouvoir ces idéaux selon lui : « beaucoup de gens n’aiment pas des vingtenaires décoiffés bloquant le trafic, mais ils aiment encore moins l’idée de mobiliser l’armée, de voir la police en tenue anti-émeute gazant les manifestants ». Le Tea Party a su mobiliser une certaine colère populiste mais fut rapidement structuré et canalisé par des organisations de droite très discrètes et pilotées par les Républicains, rappelle-t-il aussi. C’est ainsi que le Tea Party est devenu une force électorale.  Si « OWS a certes des conceptions du monde populiste, [que l’on] retrouve des tendances conspirationnistes dans les deux mouvements », les discussions qui traversent le Tea Party émanent de communicants Républicains. Ils se sont ainsi trouvés privilégiés dans les médias.  Ce capital médiatique s’est toutefois presque éteint.

John Krinsky liste plusieurs explications classiques pour appréhender cette surexposition médiatique.  Beaucoup de rédacteurs en chef n’ont pas envie de travailler sur des sujets à même de fâcher leurs annonceurs publicitaires.

« Un autre problème, et c’était aussi vrai avec la mobilisation du Wisconsin, c’est l’absence de leader désigné du mouvement Occupy Wall Street. Une certaine structure du journalisme cherche des protagonistes à insérer dans un schéma narratif clair, lui même inclus dans un récit d’une trentaine de seconde. En dehors de ce schéma, ils cherchent le superficiel et le spectaculaire. Cela explique l’attention pour le Tea Party ».

« If it bleeds, it leads » pour les chaînes de TV locales explique encore Krinsky. « il est plus facile de montrer trois types du Tea Party avec des sachets de thé sur le chapeau que d’expliquer les modalités de négociation des conventions collectives dans l’État du Wisconsin ».

Il ne pense cependant pas que ces mobilisations du Wisconsin aient été ignorées, du moins en dehors de Fox News.

« Fox News est très important […] il y a eu par exemple une étude qui montre que les personnes qui regardent Fox News sont moins informées sur les événements que les personnes qui ne regardent aucune chaîne d’information ».  Fox News et le Tea Party s’adressent, selon lui, à des personnes qui ressentent moins une défiance vis-à-vis du pouvoir qu’un sentiment d’insécurité, la peur de perdre ce qu’ils ont, et de finir ainsi parmi les pauvres, qualifiés de « parasites ».  Sauf que Krinsky nous dit « que de plus en plus d’électeurs perdent tout ce qu’ils ont, les gens continuent de perdre leurs maisons. Le problème est au delà du niveau de discours médiatique ».

De plus, Internet est en train de changer la donne. Les gens sont plus facilement informés sur OWS par Facebook et Twitter que par les médias traditionnels.

Quel fut le rôle des réseaux sociaux et d’internet ?

Nous évoquons d’abord les travaux en cours sur la révolution Égyptienne, enquêtes qui demeurent à un stade préliminaire.. La plupart des personnes qui lisaient les tweets concernant la révolution égyptienne étaient certes hors de l’Égypte, mais se trouvaient être en grande majorité des expatriés ou des étudiants d’origine égyptienne. Quand le régime a coupé internet, la plupart de ces gens se sont mis à téléphoner à l’intérieur du pays. « Il y a eu un effet boomerang. Les personnes lisaient les tweets à l’extérieur du pays et téléphonaient les infos à l’intérieur du pays » nous explique M. Krinsky.

Ainsi, appeler le mouvement une « révolution  twitter » lui semble abusif. Il y a toujours de moyens mis à disposition des acteurs, twitter et facebook sont juste ce qu’il y a de nouveau dans le répertoire d’action actuel. Si la recherche évoquée sur l’Égypte est correcte, il s’agit aussi bien d’une « révolution téléphone » que d’une « révolution twitter » mais c’est une étiquette beaucoup moins sensationnelle !

M. Krinsky rappelle néanmoins qu’ une architecture internet très importante est mise au service du mouvement. « Cet type de mobilisation ne pourrait pas fonctionner aussi bien sans internet »

« La police newyorkaise n’a eu de cesse de faire des choses stupides, mais grâce à internet les informations circulent si vite que la police a toujours été dépassée » explique-t-il.  Internet a été très utile pour générer des moments embarrassants pour les autorités.

 « La première fois que le maire a vidé le parc pour le faire nettoyer, j’étais à la maison et suivait les événements par internet. […] J’ai reçu au mois une douzaine de messages de groupes auxquels je suis associés, y compris l’AFL-CIO ! […] Ce n’est pas l’ancienne AFL-CIO que je connaissais ! […] On ne pourrait pas organiser de mouvements aussi réactifs par téléphone. Donc oui, internet a une très grande importance pour Occupy Wall Sreet ! »

Il y-a-t-il un manque de représentativité raciale dans le mouvement ainsi que des tensions afférentes ?

« Je pense qu’il y avait des problèmes dans les premiers stades du mouvement. D’abord les manifestants étaient majoritairement blancs ». Mais aussi, explique-t-il, parce que les manifestants d’Occupy Wall Street n’ont fait que reprendre des thèmes défendus depuis des années par nombre de militants africain-américains. Ceux-ci auraient pu se sentir agacés de voir ces militants d’un nouveau genre passer soudainement dans les médias comme « Colomb redécouvrant l’Amérique ».

Toutefois, John Krinsky ajoute que le timing était tel qu’il y a eu une sorte de « pollinisation croisée » au moment de l’exécution de Troy Davis par l’État de Géorgie. Occupy Wall Street a donné un large écho à la mobilisation nationale pour stopper l’exécution de cet africain-américain dont la condamnation était contestée Le regard de nombre d’activistes anti-peine de morts et d’africains-américains sur OWS a donc changé.

 « Beaucoup des personnes impliquées dans OWS sont des activistes saisonniers, impliqués de façon très informelle. On ne peut pas être de gauche aux Etats-Unis sans avoir des questions sur son identité. La question qui revient toujours est « à quel point sommes nous inclusifs ? » C’est un problème hérité des mouvements féministes, du community organising et même du mouvement syndical.»

Pour beaucoup de militants africains-américains, OWS est apparu comme un mouvement très ouvert, et aujourd’hui, contrairement à il y quelques mois, le mouvement est très divers d’après les observations de Krinsky.

« Occupy Wall Street est un levier militant qui va bien au delà de ce qu’il se passe à Zuccotti Park » explique-t-il également.. Par exemple, à Brooklyn s’est organisé la semaine dernière « Occupy Brownfield » [brownfield = friche] . Le but du mouvement est d’occuper les maisons hypothéquées dans un quartier majoritairement africain-américain. Des équipes d’autodéfense ont été mises en place afin de faire des rondes et de réinstaller les possessions des personnes évacuées par la police.

« Je suis particulièrement intéressé par le potentiel d’Occupy à amplifier les mouvements sociaux ou de community organizing développés ces dernières années et je trouve que c’est un élément pas assez pris en compte. Beaucoup de personnes qui étaient à Zuccoti pour l’occupation avaient dans leurs villes ou quartiers d’origines d’autres engagements militant locaux. Cela forme donc un espace de coalition que nous n’avons pas vu depuis très longtemps. Je pense qu’il est très prometteur, même si je ne suis pas sûr ce qu’il en adviendra ! Un groupe de personnes qui ne se connaissaient pas avant d’occuper Wall Street […] pourraient bien écrire une nouvelle page de l’Histoire de la Gauche américaine… » 

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