Xavier Timbeau – «On est en train de réamorcer la pompe à récession»

Le PIB français baissera en 2012, prédit l’Insee. Directeur analyse et prévision de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), Xavier Timbeau met en garde contre la «spirale infernale» austérité-récession.

Pourquoi cette nouvelle révision des chiffres de la croissance pour 2012 ?
En septembre, le projet de loi de finances du gouvernement était fondé sur une prévision de croissance de 1,75%. Puis cette prévision a été révisée à 1%. A l’OFCE, nous sommes passés de 0,8% à -0,2%. Ces révisions spectaculaires posent un énorme problème, car votre scénario de référence initial ne sert plus à rien. D’une part, il y a une sorte de déni optimiste de la situation. Et d’autre part, une mécanique à l’œuvre en Europe dont il est difficile d’anticiper l’évolution.

Quelle mécanique ?
Tous les Etats sont confrontés à la même difficulté : d’une part, ils doivent réduire leurs déficits publics, de peur que les marchés ne fassent pression sur eux en faisant monter les taux d’intérêt. Mais la restriction budgétaire a forcément un impact sur la croissance, surtout lorsque tous les pays la pratiquent en même temps. Cela signifie moins de recettes pour l’Etat, et donc encore plus de restriction pour tenir les déficits.

Et quel processus conduit à cette récession en 2012 ?
Il y a d’abord la conséquence des mesures de restriction budgétaires, qui se montent en France à 1,4% du PIB. Et celles de nos voisins : avec la rigueur pratiquée actuellement par l’Italie, nos exportations vers ce pays vont diminuer, ce qui aura aussi un impact sur la croissance. On est en train de réamorcer la pompe à récession.

Quels secteurs vont le plus souffrir de cette récession ?
Il s’agira d’abord des secteurs industriels, qui vont souffrir des baisses d’exportations et des restrictions de crédits accordés par les banques. Un secteur comme l’automobile – 90% des voitures sont achetées à crédit – sera particulièrement touché, mais aussi l’immobilier ou les travaux dans le résidentiel. De plus, en France, la rigueur passe beaucoup par des hausses de prélèvements, qui pèsent énormément sur le pouvoir d’achat des classes moyennes. Il y aura donc moins de consommation pour les produits à la limite du superflu : petit équipement, tourisme, restauration, habillement…

Comment évoluera le chômage ?
Nous nous attendons à ce qu’il atteigne les 10,7% à la fin de 2012.

Comment se positionne la France par rapport à ses voisins ?
Plutôt dans le haut du panier. Le pays le plus concerné par la récession l’an prochain est l’Italie, où le plan de restriction va conduire à une baisse de 1% du PIB. L’Allemagne sera, elle, à 0,4% de croissance : comme elle tient ses objectifs budgétaires, elle ne subit que les effets des restrictions des autres pays. Mais il faut bien comprendre que l’Europe est globalement dans une bien meilleure situation que le Royaume-Uni, les Etats-Unis et le Japon. Le déficit moyen en Europe est de 5,5%, et de 9% chez ces derniers. En terme de fondamentaux économiques, l’Europe va mieux.

La possible dégradation du triple A français va-t-elle pousser à un nouveau plan de rigueur ?
La dégradation a déjà été anticipée en partie par les marchés. Mais ce serait aussi la levée d’un tabou, et la possibilité ensuite de dégradations supplémentaires. On pourrait donc tout de même voir les taux d’intérêt augmenter, ce qui conduirait à encore plus de restriction budgétaire. La grande question, c’est de savoir si l’Allemagne sera dégradée elle aussi. Ce pourait être un coup de fouet donné au collectif européen dans la recherche d’une solution. Le rôle positif des agences est au moins de dire que les problèmes concernent toute l’Europe, et donc inciter à la recherche de solutions communes.

Comment sortir de cette spirale infernale, entre rigueur et récession?
La solution est européenne. Durant la première phase de la crise, on a parqué dans le secteur public les dettes privées qui menaçaient de conduire à une grande récession. Si on veut résorber cette dette tout de suite, on remet en route le processus dépressif qui avait eu lieu en 2008-2009. Il faut donc accepter de garder cette dette sur un temps long, et de ne la résorber que lentement, progressivement. Cette stratégie de long terme permet de mieux maîtriser le chômage et les déficits. Mais pour cela, il faut faire diminuer la pression sur les marchés, c’est-à-dire les taux d’intérêt. Ce que seule une intervention massive de la BCE peut réussir.

Elle s’y refuse pour l’instant. Est-ce du dogmatisme monétaire ?
C’est un mélance de dogmatisme et de construction juridique. Le problème de l’Europe est que sa construction juridique est trop solide. Aux Etats-Unis, au Japon, les statuts des banques centrales sont assez imprécis pour leur permettre une flexibilité dans leur action. Alors que ceux de la BCE sont très encadrés.

Entretien réalisé par Dominique Albertini – Libération, 16.02.2011
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