Annie Collovald – « Le premier parti ouvrier n’est pas le FN, c’est l’abstention »

Entretien avec Annie Collovald, spécialiste de la droite et de l’extrême droite,maître de conférences en sciences politiques à Paris-X.

 Pourquoi contestez-vous l’usage actuel de la notion de « populisme » ?

Annie Collovald. Le « populisme » serait un mouvement de mécontents, de frustrés, subjugués par le charisme d’un leader, séduits par ses thèses xénophobes, et dirigé contre les élites établies. Mais l’histoire sociale de ce terme nous apprend que les usages actuels en renversent la signification. Avant qu’il ne qualifie le FN, le terme existait dans le monde savant et politique. Il oscillait entre valorisation du populaire (il existait des prix de littérature populiste par exemple) et stigmatisation, mais stigmatisation des intellectuels et des élites supposés manipuler à leur profit les intérêts des groupes populaires. En sociologie politique, le mot désignait simplement une stratégie de mobilisation du plus grand nombre, dans le cadre d’une démocratisation politique. Désormais, l’appel au peuple est devenu une anomalie pathologique pour la démocratie, dont la cause réside dans la crédulité des groupes populaires réputés toujours prêts à suivre les démagogues, les plus forts en gueule. Le populisme d’aujourd’hui blâme les victimes en quelque sorte et fait du peuple non plus une cause à défendre mais le principal problème à résoudre pour une « bonne démocratie ».

Vous critiquez l’idée reçue selon laquelle le vote Front national serait un vote ouvrier…

Annie Collovald. L’interprétation selon laquelle la frustration, le ressentiment liés à la crise économique et sociale suffiraient à expliquer les succès électoraux du FN n’a que l’apparence de la plausibilité. S’il en était ainsi, on devrait alors s’étonner non pas de l’ampleur de ce vote, mais au contraire de son extrême faiblesse. 11 à 12 millions de personnes, en France, subissent de plein fouet les conséquences de la crise sociale et économique. Il devrait donc y avoir, si l’on suit ce raisonnement, autant d’électeurs FN. Or, en 2002, au plus fort de la vague, il y en avait moins de 5 millions. C’est évidemment beaucoup. Mais cela signifie qu’il existe, même chez les plus vulnérables, des verrous moraux qui les empêchent de se reconnaître dans ce parti.
Les analystes électoraux du FN s’appuient sur des sondages. Double problème. 30 à 32 % des personnes sollicitées refusent de répondre, c’est dire que les échantillons sont construits sur un mode plus sauvage que raisonné. L’idée implicite de tout sondage ensuite est que les gens disent ce qu’ils font et font ce qu’ils disent, idée bien problématique, surtout quand il s’agit d’un vote honteux qui ne s’avoue pas publiquement. Du coup, les explications données ne portent que sur des électeurs FN déclarés moitié moins nombreux que les électeurs réels. Par ailleurs, ces mêmes commentateurs ne s’intéressent qu’aux votants. Ils oublient les autres formes de mobilisations électorales que sont l’inscription sur les listes électorales et l’abstention. Or les études de l’INSEE portant sur les pratiques électorales effectives montrent que les plus démunis se retrouvent très majoritairement ici. D’après ces études, 27 à 32 % des ouvriers s’abstiennent. Le premier parti ouvrier, alors, n’est pas le FN, c’est l’abstention. Si l’on tient compte de cela, les préférences politiques des groupes ouvriers changent en outre de sens. Elles vont d’abord, après l’abstention, à la gauche puis à la droite classique et enfin seulement au FN (autour de 17 %, bien loin des 30 % avancés en 2002).

Les commentaires politiques imprégnés de ce que vous appelez le « racisme social » sous-entendent-ils que certaines catégories seraient moins qualifiées que d’autres pour exercer leurs droits démocratiques ?

Annie Collovald. Nous assistons à la montée d’une conception de la démocratie comme devant être fondée sur l’expertise, la compétence. Cette conception s’accommode parfaitement de l’abstention des catégories les plus vulnérables et du glissement vers une démocratie censitaire qui ne dit pas son nom. Mais cette abstention des catégories populaires, qui a progressé de 10 points entre 1995 et 2002, a reculé à l’occasion des scrutins de 2004 et en 2005, à la faveur de campagnes électorales vivantes et animées. Même si elle demeure forte, elle n’est donc pas une fatalité. L’abstention n’est pas liée à la compétence des électeurs, mais bien à la nature de l’offre politique et au travail de mobilisation politique.

 

À lire : Le Populisme du FN, un dangereux contresens, Éditions du Croquant, Broissieux, 2004.
La Démobilisation politique (coll.), La Dispute, 2005

Entretien réalisé par Rosa Moussaoui 

Ce texte est paru dans le quotidien L’Humanité du 21 avril 2006

 

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