Jean-Pierre Pagé – Le grand égarement de l’austérité

De plus en plus, le « monde occidental » semble se fourvoyer et s’engager dans une impasse. Pendant les deux dernières décennies, les pays de l’Occident se sont endettés déraisonnablement jusqu’à ce que la crise sonne la fin de la récréation. Depuis lors, s’est enclenché un processus de recherche de la réduction de ces dettes sous le diktat des agences de notation et la pression des marchés. Sommés de toutes parts de réagir, menacés de voir leur « note » faire l’objet d’une dégradation et, avec celle-ci, leur possibilité de rembourser leur dette anéantie, les pays de la zone euro ont entrepris, tous en même temps, de ramener leurs comptes à l’équilibre, principalement au moyen de coupes dans leurs dépenses publiques censées, selon l’idéologie dominante, être plus efficaces que les hausses d’impôts.

Ce comportement moutonnier, qui a ramené au premier plan le consensus de Washington et, avec lui, la politique traditionnelle du FMI, est, à la fois, absurde, inefficace et empreint d’une profonde injustice. Il procède, d’abord, d’une absurdité économique qui le rend profondément inefficace. Il n’est pas besoin de rappeler longuement que les coupes dans les dépenses publiques entraînent automatiquement une chute des recettes publiques qui en réduit fortement l’effet. En outre, ces effets sur l’activité économique, cumulés dans la zone euro et démultipliés en raison de leurs conséquences sur les échanges intra-zone, risquent de conduire à la dépression. Ceci est, opportunément, fort bien décrit par Jean Pisani-Ferry, directeur de l’Institut Bruegel, dans son article : « Le mauvais pari de l’austérité », paru dans Le Monde Economie du 15 novembre.

En fait, beaucoup d’esprits éclairés en conviennent, à commencer par la directrice du FMI, mais ne font rien pour y remédier, dans l’attente peut-être que les « investisseurs », admiratifs face à tant de vertu méritant leur confiance, relancent la machine. Quant aux Politiques, soit ils l’ignorent, soit ils font semblant de l’ignorer. Ensuite, ce comportement est empreint d’une injustice criante, en même temps que d’une grande hypocrisie à l’égard des populations concernées. Il suffit de citer le cas de l’Espagne. La situation d’une grande partie de sa population, telle que la décrivent de nombreux observateurs, est, en effet, aujourd’hui tragique et indigne d’un grand pays de l’Europe, avec des taux de chômage records et une aggravation inquiétante de la pauvreté qui oblige un nombre croissant d’espagnols à recourir à la soupe populaire. Faut-il accepter que l’on en revienne, ainsi, à des pratiques et à des situations qui rappellent le XIXsiècle pour réduire la dette des pays considérés et qu’il n’y ait pas d’autre solution ? Certainement non.

Actuellement, la zone euro est dans une impasse. Plus les « politiques d’austérité » se généralisent et s’approfondissent, plus la croissance diminue et l’on plonge vers la récession. A chaque annonce d’une nouvelle « tranche d’austérité », prévaut d’abord le sentiment du devoir accompli en satisfaisant les attentes des marchés et en calmant les agences de notation. Cela dure deux ou trois jours, puis les unes et les autres repartent à l’assaut et stigmatisent d’autres pays. Et ceci n’est pas étonnant, car ces plans d’austérité n’ont rien de rassurant pour des esprits rationnels qui en anticipent les effets dépressifs. On nous rétorquera que tout ceci appelle une reconstruction du monde (occidental) et, surtout, de son système financier et que cela ne se fera pas en un jour. Mais, d’ores et déjà, des pistes peuvent être explorées et suivies.

TROIS TYPES D’ACTION PEUVENT ÊTRE MENÉES RAPIDEMENT

En premier lieu, il convient d’accroître considérablement les possibilités de rachat de la dette de la zone euro par les institutions européennes, ce qui permettrait, en diminuant drastiquement la pression qui s’exerce sur les différents pays de la zone, d’éteindre l’incendie. Force est de constater que, compte tenu du refus des autorités allemandes d’autoriser la Banque centrale européenne à intervenir pour racheter la dette européenne, à l’instar de ce que font la Fed, la Banque du Japon et la Banque d’Angleterre, le Fonds européen de stabilité financière, tel qu’il est actuellement conçu, n’est qu’une solution palliative. La pression doit donc s’exercer vis à vis des dirigeants allemands qui résistent pour des raisons institutionnelles, mais aussi idéologiques contestables, car, comme le souligne Martin Wolf, toujours dans Le Monde Economie du 15 novembre, « c’est la brutale austérité des années 1930-1932 qui amena Adolf Hitler au pouvoir, et non l’hyperinflation ». L’émission d' »eurobonds », dont on reparlera plus loin, constituerait un autre et excellent moyen de mutualiser la dette.

En second lieu, il s’agit de remettre à leur place les agences de notation, réguler les pratiques techniques des marchés et séparer les activités des banques. La première mesure devrait avoir, notamment, pour objet de sévèrement encadrer, voire supprimer, le droit accordé de façon irresponsable à ces agences de noter les Etats. A cet égard, on ne peut que déplorer que le projet de la Commission européenne ait été vidé de l’essentiel de sa substance. En ce qui concerne le second sujet, il s’agit, notamment, conformément aux dernières mesures décidées, d’interdire les ventes à découvert et aussi certaines techniques de gestion automatique par ordinateur des opérations financières utilisées par les traders. Enfin, il s’agit de séparer les fonctions de prêt aux agents économiques des fonctions de pure spéculation en réactivant des dispositions comme celles du « Glass Steagal Act » que la Grande-Bretagne a eu le courage de vouloir rétablir, quoique à un horizon qui apparaît éloigné.

En troisième lieu, il convient de reformater complètement les politiques dites d’austérité, en cessant de les axer entièrement sur les dépenses publiques et de les faire peser sur les classes moyennes et les plus pauvres, donc sur la demande, selon deux directions :

  • en les axant davantage sur l’imposition des plus riches, à l’instar de ce qu’avait fait Franklin Roosevelt au cours des années 1930 ;
  • en les accompagnant par des politiques de soutien de l’activité économique de type New Deal pour éviter les effondrements des économies, par exemple, grâce à l’utilisation des « eurobonds » pour leur financement. Ceci pourrait être employé pour financer le développement des infrastructures dont a tellement besoin l’Europe, notamment en Allemagne pour lui permettre de jouer pleinement son rôle de carrefour et de centre vital de cette Europe.

Soyons en certains : on ne sauvera pas l’Europe en misant sur la seule austérité.

Jean-Pierre Pagé, économiste
Le Monde, 01.12.2011
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