Jean Gadrey – Larry Summers, ou pourquoi il faut dire « dégage ! » à certains économistes

Ce texte peut être lu comme la suite de mon billet du 21 novembre (Occupy economics !), ou indépendamment. Un bon exemple de l’économie de propagande fondée sur des théories économiques proprement inhumaines est celui de l’un des plus influents économistes depuis 20 ans, Lawrence (Larry pour les intimes) Summers. Il fut conseiller économique de Ronald Reagan de 1982 à 1983, chef économiste de la Banque mondiale de 1991 à 1993, Secrétaire au Trésor des États-Unis de 1999 à 2001 dans l’administration Clinton. Membre de l’équipe de transition de Barak Obama, ce dernier l’a ensuite choisi comme le chef du Conseil économique national.

À la mort de Milton Friedman, Summers avait écrit un éditorial dans le New York Times, intitulé «The Great Liberator», dans lequel il soutenait que « honnêtement, nous devons tous admettre que nous sommes tous maintenant des friedmaniens »… en ce sens qu’il nous a montré l’importance du marché.

Il avait défrayé la chronique en 2006 à la suite de déclarations justifiant le fait d’utiliser les pays du Sud comme les poubelles à bas prix des déchets du Nord, car LA THÉORIE ÉCONOMIQUE prouvait que cette stratégie était rationnelle et « optimale ». Voici en quels termes :
« Les pays sous-peuplés d’Afrique sont largement sous-pollués ; la qualité de l’air y est probablement d’un niveau inutilement élevé par rapport à Los Angeles ou Mexico […] Il faut encourager une migration plus importante des industries polluantes vers les pays les moins avancés […] et se préoccuper davantage d’un facteur aggravant les risques d’un cancer de la prostate dans un pays où les gens vivent assez vieux pour avoir cette maladie, que dans un autre pays où deux cents enfants sur mille meurent avant d’avoir l’âge de cinq ans. […] Le calcul du coût d’une pollution dangereuse pour la santé dépend des profits absorbés par l’accroissement de la morbidité et de la mortalité. De ce point de vue, une certaine dose de pollution devrait exister dans les pays où ce coût est le plus faible, autrement dit où les salaires sont les plus bas. JE PENSE QUE LA LOGIQUE ECONOMIQUE QUI VEUT QUE DES MASSES DE DECHETS TOXIQUES SOIENT DEVERSEES LA OU LES SALAIRES SONT LES PLUS FAIBLES EST IMPARABLE. »

Il faut dire « dégage » à ces « théories » qui évacuent tout critère éthique dans la « rationalité » des choix. N’importe quel jury citoyen verrait dans leur amoralisme revendiqué le masque de l’immoralité au service des dominants. Pour Amartya Sen, « l’économie est une science morale ». Pas pour les Summers qui ont proliféré depuis les années 1980.

De fait, Summers a dû « dégager » plus d’une fois, sans que cela affecte vraiment son influence ni sa carrière. Ses propos précédents l’ont contraint à démissionner de la National Academy of Science en juillet 2006, et il s’est fait éjecté la même année de la présidence de Harvard à la suite d’autres provocations marquées par son « arrogance intellectuelle généralisée, mépris particulier à l’égard de la communauté académique africaine-américaine et des femmes [il avait affirmé que les femmes étaient intrinsèquement moins douées que les hommes en mathématiques], et faiblesse éthique quand il s’est agi de protéger un de ses amis empêtré dans une sombre histoire financière » (La Tribune, 3 décembre 2008). Il s’est alors retrouvé directeur d’un gros fonds d’investissement, ce genre de poste où les « faiblesses éthiques » sont appréciées par les actionnaires…

Tout cela n’a pas empêché Obama de le recruter fin 2008, après qu’il ait gagné 5,2 millions de dollars de rémunérations en deux ans à la tête de son fonds d’investissement (Wall Street Journal). Il a démissionné du National Economic Council fin 2010 et est retourné sévir… à Harvard.

Et en France ? Les économistes homologues idéologiques de Summers sont légion dans les cercles financiers, économiques, politiques et médiatiques du pouvoir. Je n’ai pas besoin de vous citer de noms. Vous pourrez les reconnaître aisément. S’ils ont l’air certains de détenir la vérité, s’ils débitent des banalités de café du commerce sur un ton sentencieux, s’ils vous disent que l’austérité est nécessaire pour sortir de la crise, s’ils ne remettent jamais en question le pouvoir des marchés financiers ni le caractère sacré du triple A, s’ils prétendent que les dépenses publiques sont excessives, s’ils jugent que Mario Monti est « courageux » après avoir dit la même chose il y a quelques mois de Papandréou [c’est vrai, il en faut du courage pour faire payer la crise à des peuples qui n’y sont pour rien et verser des milliards à ceux qui l’ont provoquée]. Si on vous les présente comme d’éminents professeurs d’université sans jamais vous dire qu’ils sont par ailleurs rémunérés comme conseillers de banques, de multinationales ou d’autres organismes privés fort lucratifs (pour eux). Si leurs noms ne figurent pas parmi ceux des « économistes atterrés », ni des membres de l’association française d’économie politique, ou d’Attac, ou de la Fondation Copernic, mais qu’on les trouve du côté du « Cercle des économistes » ou du « Conseil d’analyse économique ». S’ils se répandaient dans les médias au premier semestre 2008 en affirmant que la crise des subprimes était juste un gros trou d’air sous contrôle. Et si ces médias « sous contrôle » ont continué à les inviter ensuite en évitant soigneusement de rappeler l’énormité de leurs erreurs de jugement. Alors, oui, vous avez affaire à des Summers français.

Source : Blog de Jean Gadrey – Alternatives Economiques

 

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