Christian Salmon – L’ADN du sarkozysme

Elle avait eu son heure de gloire dans les années 1980. Mais qui s’en souvient ? La chômeuse de Chicago qui avait 80 noms d’emprunt, 30 adresses, 12 cartes de Sécurité sociale, un revenu de 150 000 dollars sans compter quatre assurances-vie pour des époux décédés qui n’avaient jamais existé. Elle non plus n’avait jamais existé mais Ronald Reagan racontait partout son histoire. La  » reine-assistance qui roulait en Cadillac «  acquit, à force de répétition, la puissance d’un mythe politique créé pour diaboliser les bénéficiaires de l’Etat-providence.

Depuis les années 1980, la dénonciation de la fraude sociale est un des marqueurs du discours néoconservateur. En opposant ceux qui travaillent et ceux qui touchent des allocations, les néoconservateurs désignaient des boucs émissaires au sein même de la classe ouvrière : les chômeurs, les malades, les immigrés… Un nouveau compromis social était dès lors possible entre ceux qui sont intégrés et qui font vivre le système et ceux qui en bénéficient. Reagan était un virtuose du thème, un Miles Davis de la fraude sociale.

Nicolas Sarkozy, lui, ne prétend pas à un tel talent ; c’est un Richard Clayderman de la fraude sociale, qui adapte pour le public français les grands classiques du répertoire néoconservateur. C’est ce qu’il a fait à Bordeaux le 15 novembre dernier. Au programme ce soir-là, un discours contre les fraudeurs  » qui minent les fondements mêmes de (la)République sociale « . Il n’a pas cité la  » Welfare Queen «  de Reagan mais c’était tout comme :  » Frauder, que dis-je, voler la Sécurité sociale, c’est trahir la confiance de tous les Français et c’est porter un coup terrible à la belle idée, nécessaire, de solidarité nationale. « 

Mais qui sont ces funestes fraudeurs ? Les fraudeurs du fisc, responsables d’une perte que le Syndicat national unifié des impôts estime à 40 milliards d’euros par an ? M. Sarkozy n’en a pas parlé. S’agit-il alors des patrons indélicats qui ne versent pas leurs cotisations et dont la fraude est évaluée à 20 milliards d’euros par le député UMP Dominique Tian, membre du collectif la Droite populaire, auteur d’un rapport sur le sujet ? M. Sarkozy ne les a même pas évoqués. La fraude qu’il a stigmatisée avec véhémence, celle qui porte sur les prestations, représente, selon le même rapport, à peine 1 % des dépenses du régime général. Qu’à cela ne tienne ! Aux yeux du président, ce 1 % porte atteinte au modèle social  » conçu par la Résistance, né avec la Libération, et qui fait aujourd’hui partie de l’identité de la Nation « . Attaquer la fraude sociale au nom du Conseil national de la Résistance, il fallait oser ! Mais avec Henri Guaino tout est possible, même un Sarkozy gaullien, même un Sarkozy résistant. Ce modèle social pour lequel il n’avait pas de mots assez durs lors de la campagne de 2007, M. Sarkozy s’en veut désormais le protecteur. C’est son devoir de président, a-t-il assuré devant 3 000 militants UMP éberlués de -devoir applaudir ce qu’ils avaient l’habitude de conspuer. Mais les militants ne saisissent pas toujours les subtilités sarkoziennes. Tentons une expli-cation.

L’idéologie du sarkozysme, son ADN, est composée, comme tout ADN, d’un double brin, un brin de Guaino et un brin de Minc. Jusque-là, ils alternaient sur la scène médiatique et dans le bureau du président ; chacun s’estimant un brin de la plus haute importance, et considérant l’autre brin comme un pur adjuvant, une survivance ou un mal nécessaire. L’un rassurait les marchés, l’autre le bon peuple. Plus on faisait du Alain Minc (rigueur, réforme, récession…), plus on voyait Henri Guaino dans les médias. Pendant que Guaino déroulait sur grand écran son grand récit national (La France, de Gaulle, le Conseil national de la Résistance), Alain Minc, en médaillon, s’adressait en langage des signes aux  » marchés  » sourds-muets.

La vraie, la seule fraude est dans ce double discours. La rhétorique souverainiste y côtoie l’orthodoxie néolibérale. La crise les a mis d’accord : ce sont les  » marchés  » désormais qui choisissent les  » souverains « .

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