Dominique Linhardt – L’extrême droite, passager clandestin de l' »orthodoxie financière »

Dirigé par l’ancien vice-président de la Banque centrale européenne (BCE) Lucas Papadémos, le nouveau gouvernement grec compte dans ses rangs, outre des membres des formations majoritaires de la gauche socialiste et de la droite conservatrice, deux ministres issus du parti Laïkos Orthodoxos Synagermos (LAOS) [Alerte populaire orthodoxe]. On ne peut qu’être frappé par le registre euphémique qui a servi à décrire ce retour de l’extrême droite aux affaires de l’Etat, lorsqu’il n’a pas tout simplement été ignoré. Le LAOS a en ligne de mire le scrutin national prévu en février 2012 et cherche dans le surplus de légitimité que confère la participation gouvernementale, un tremplin pour renforcer sa position électorale. Que le calcul s’avère juste ou non, reconnaissons qu’il s’agit d’une stratégie de conquête du pouvoir.

Le président du parti annonçait au moment de sa création en 2000 que sa formation ne comportait pas de « communistes », de « francs-maçons », d’« homosexuels » et de « juifs ». Ce mélange de racisme et d’homophobie, de négationnisme et de conspirationnisme, on le retrouve aussi chez Adonis Georgiadis, le nouveau ministre adjoint au développement et à la marine marchande. Récemment, il a accusé le « peuple juif [de contrôler] le système bancaire mondial « , en n’oubliant pas, au passage, d’assimiler les musulmans à des « déchets ».

Le scandale que représente l’entrée de l’extrême droite dans ce gouvernement se démultiplie par l’accueil qui a été réservé au nouvel exécutif : il a été salué par la plupart des responsables et des commentateurs autorisés. C’est que le gouvernement Papadémos montre patte blanche : il fait preuve de« sagesse », il adhère à la rigueur réclamée par l’UE, la BCE et le Fonds monétaire international, il « rassure les marchés ».

Sur le front de l’établissement de sa « crédibilité », le parti LAOS n’a pas été en reste. Dès le premier plan de sauvetage de la Grèce en mai 2010, le fondateur du LAOS, Georges Karatzaferis, a mis un zèle particulier à jouer le jeu du « réalisme ». La promesse de la poursuite brutale du démantèlement de l’Etat social et de la dégradation des conditions de vie des Grecs valait bien, après tout, que l’on tienne pour négligeable l’entrée de l’extrême droite au gouvernement.

Mais il est possible de tirer une conclusion plus générale de cette situation. Elle indique une profonde transformation de la légitimité politique : la conformation aux injonctions du réalisme financier en est le critère principal. Ce n’est certes pas la première fois dans l’histoire que des gouvernements se heurtent à des contraintes économiques et infléchissent leur politique. Mais la nouveauté réside en ce que l’appel au réalisme devient une position politique à part entière.

Si on les présente volontiers comme les fruits abstraits du deus ex machina du marché, les contraintes financières sont portées comme un argument par des groupes et des organisations qui y trouvent leur compte. Nulle main invisible, nulle loi d’airain du marché, mais des mobilisations d’acteurs qui jouent la carte des contraintes du marché pour promouvoir des intérêts particuliers – ceux des banques et des multinationales, ceux des fonds de pension et des agences de notation, ceux des spéculateurs et des investisseurs.

La grande trouvaille est de laisser croire que cette politique n’en est pas une. Or, il est difficile de trouver plus politique que l’action actuelle des agences de notation. Non qu’elles prendraient directement part aux décisions politiques (encore qu’elles sachent repérer où, dans le spectre politique, se trouvent leurs intérêts). Le montage est plus subtil : sous les atours de l’objectivité et de la neutralité, elles alimentent ceux qui, dans le champ politique, jouent la carte du one best way (« une et une seule voie ») économique.

Le compteur de la dette publique (debt clock) est érigé en un instrument semblable au sismographe. Qui prétendrait contrôler les mouvements de l’écorce terrestre ? De la même manière, on ne pourrait que se soumettre aux mouvements de la finance mondiale. La supercherie réside dans la négation de la différence qui sépare les phénomènes naturels des institutions sociales. Et jusqu’à preuve du contraire, les marchés et leurs mécanismes appartiennent aux secondes.

Les naturaliser, c’est accepter une altération du sens que la notion de politique a acquis avec l’avènement des démocraties modernes : la formulation d’une volonté souveraine portée par le peuple représenté. Et dans le même mouvement, c’est accepter les effets sociaux dévastateurs des politiques d’austérité.

Lorsque les représentants, en dépit de toutes les dénégations, deviennent les simples relais des contraintes économiques et financières, la démocratie se vide de sa substance. La perte de la faculté de juger du scandale de l’entrée dans le gouvernement d’un Etat européen d’acteurs politiques pour qui Auschwitz est un « mythe » en est plus qu’un signe : un corollaire. Le LAOS en profite, en passager clandestin des « forces du marché ».

L’ironie amère de cette situation est que la démocratisation de la société grecque, après la chute de la dictature des colonels (1967-1974), est allée de pair avec le projet d’adhésion à l’UE. Aujourd’hui qu’elle en fait partie, ce sont les dirigeants européens qui en viennent à saluer la formation d’un gouvernement comportant des représentants d’un parti qui cultive la nostalgie sordide de cette même dictature.

Dominique Linhardt, chercheur au CNRS et Cédric Moreau de Bellaing, maître de conférences à l’Ecole normale supérieure

L’extrême droite, passager clandestin de l' »orthodoxie financière »

LEMONDE | 29.11.11 | 14h06  •  Mis à jour le 29.11.11 | 14h11
Article paru dans l’édition du 30.11.11
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