Pierre Marcelle – Les Etats «contre» les marchés ? Tout contre, oui…

Le propos nous est tombé sur la tête, la semaine dernière, avec l’annonce de l’imminente démission de Silvio Berlusconi, et nous sommes tombés de l’armoire. C’était à l’orée d’un éditorial du révérend Monde, le quotidien que ça ne rigole pas si souvent. Je cite : «En somme, les marchés ont réussi là où la gauche italienne a échoué.» Une blague, un paradoxe rhétorique, une provocatrice façon d’accrocher le lecteur ? Que nenni ! Le confrère économique les Echos l’avait le matin suggérée, et le soir même (ce que c’est que la parole autorisée, hein…), la proposition était élevée par toutes sortes de bavards au statut de doxa. Par sa grâce, «les marchés», tombeurs du diabolique bouffon président du conseil italien, étaient devenus vertueux.

Quoi ! Les marchés honnis, leurs agences de notation ripoux, leurs officines de blanchiment, leurs clubs de banquiers spéculateurs et leurs mafias ayant pignon sur plage dans les paradis fiscaux, tous les brigands qu’on prétendit aveugles à la crise des subprimes et sourds à celle des dettes souveraines quand ils organisaient l’une et l’autre, allaient nous sauver la mise avec l’Union européenne ? Il fallait pour ce faire, non pas la capitulation en rase campagne des Etats, mais leur consentement bienveillant. Pour celui des peuples, on avait bien compris, depuis le renoncement grec au référendum (cette chose étrange qui violente la démocratie au profit des «extrêmes»), qu’on s’en passerait.

Ainsi changea la donne et tombèrent les masques. Ce ne serait plus «les Etats» contre «les marchés», mais les uns et les autres contre les peuples, ou, pour le dire à la façon de Toni Negri, l’Empire contre la multitude. A l’échelle de la France, l’opprobre sur les pauvres, tous des voleurs, et, dans la foulée, la suppression à venir de toute forme de Sécurité sociale dans sa privatisation; à l’échelle de l’Europe, la concurrence «libre et non faussée»contre la redistribution ; à l’échelle du monde, 1 % de maîtres contre 99 % d’esclaves indignés – tous, par le plus grand des hasards, simultanément expulsés mardi à coups de matraque de leurs pauvres havres, de Zurich à Paris et de Londres à New York en passant par Toronto. Ainsi, une fois agréé par les Etats le dogme de la rigueur universelle (parce que sinon, les guerres, l’apocalypse, le chaos), vit-on «les marchés» nommer les gouvernements. Avec les fascistes du parti Laos comme dans la Grèce des colonels de 1974, et, à Rome comme à Athènes ainsi qu’à la Banque européenne, les «experts» recyclés de Goldman Sachs…

Ces gouvernements sont dits «de coalition», terme technique pour signifier «d’union nationale», sans qu’il apparaisse trop que celle-ci, sanctifiant l’éternelle dictature des Etats-nations, soit le parfait contraire du fédéralisme européen. Celui-là même qui donna son sens au non de gauche, lors du référendum européen de 2005, et qu’on invoque in extremis, lorsque l’harmonie prétendue et les pratiques inhumaines du capitalisme globalisé – autrement dit, sa fin et ses moyens – hurlent leur incompatibilité.

Sans doute peut-on se frotter les yeux en voyant les Etats confier aux «marchés» les clefs du coffre avec celles du camion – rien moins que l’avenir du monde dans la pérennité du système failli dont les uns et les autres sont les responsables et les garants. Et sans doute peut-on également s’étonner de ce qu’aucune révolution copernicienne ne soit concevable, au plus haut niveau desdits Etats, au-delà de quelques ponctuelles incantations et opportunistes concessions. «Encadrer» les agences de notation, «taxer» les opérations spéculatives, «moraliser» le capitalisme, «supprimer» les paradis fiscaux, autant de vaines, cyniques et impuissantes promesses dont l’ordre du monde ne pourrait plus se passer, prétend-on.

Hébétées ou tétanisées par les catastrophes économique, écologique, sociale, culturelle et humanitaire, des opinions à genoux semblent ne plus rien réclamer que «encore une minute, monsieur le bourreau !» La rigueur, qui bouffera tout, s’en trouve d’avance légitimée. Elle sera certes d’union nationale, mais plus encore d’union sacrée : le AAA est son cantique et la règle d’or son goupillon. Quand elle s’inscrit en prélude des programmes de Hollande comme de Sarkozy, l’alternative devrait se limiter à l’opposition entre perfusion permanente et saignée quotidienne – mais l’une et l’autre à flux impitoyablement tendus, ça va sans dire. (…)

Libération, le 18.11.2011

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