Le temps des crapules

ÉTYM. Déb. 14eS., lat. crapula «  ivresse  », du grec kraipalê, même sens. 1  Vx. Débauche grossière, ivrognerie. | Se plaire, vivre dans la crapule, dans le vice, la bassesse.| Tomber dans la crapule. | Boire jusqu’à la crapule. 2  Vieilli. Ensemble de personnes qui ont des mœurs dissolues. è Canaille, pègre.
Dans la clandestinité, le Conseil National de la Résistance, regroupant la plus grande partie des sensibilités politiques et syndicales prépare les lendemains de la Libération. Il s’agit d’éviter la reproduction des mécanismes politico-socio-économiques qui ont conduit à la crise des années 30 et à la catastrophe de la 2° Guerre Mondiale. Il y a des projets de régulations : juridiques créant par exemple les conditions d’une véritable liberté de la presse, économiques séparant par exemple l’activité bancaire et l’activité assurantielle afin d’éviter l’effet domino dans une crise financière. Il y a aussi, pour palier aux carences, pour ne pas dire à la vue à court terme ou stupidité, du « marché » et du patronat, l’idée de la mise en place d’une planification nationale, celle de la nationalisation de secteurs clefs comme celui de l’énergie ou les transports. L’Etat devra construire les infrastructures d’un appareil de production moderne.
Mais surtout, il s’agit de fonder un véritable pacte social avec une redistribution de la richesse produite, avec un accès facilité aux soins, à l’éducation. Il s’agit bien d’un pacte entre les différentes classes. La santé « pour tous » continuera de bénéficier davantage aux classes aisées qu’aux classes populaires. L’enseignement supérieur qui coûte beaucoup plus cher que l’enseignement professionnel sera majoritairement investi par les enfants des premières. S’appuyant plus tard sur le corpus keynésien, cette politique socio-économique, qui pourrait constituer le coeur d’un véritable projet social-démocrate, a été mise en oeuvre par … les gaullistes !
Depuis le premier plan de rigueur d’un dénommé Raymond Barre en 1976, le développement de l’Etat social, homogène avec une situation de plein emploi, a été remis en cause, mécaniquement, par la montée en puissance d’un chômage massif. L’inversion de la tendance du partage de la richesse produite entre capital et travail au profit du premier fut un autre coup puissant. La baisse de quelques points de la part reçue par le travail correspond, annuellement, à un transfert de 150 à 200 milliards d’Euros vers le capital. Cela aurait pu, en temps utile, suffire très largement, à combler les déficits sociaux. On a préféré attribuer ces derniers, par exemple au niveau des retraites, à un événement purement démographique, la génération des baby-boomers. Considérer que la diminution relative des actifs par rapport aux retraités doit conduire mécaniquement à un allongement de la durée de cotisation ou à un abaissement des pensions, équivaut ni plus ni moins, à dire que la réduction par exemple des actifs agricoles d’environ 30 % de la population active dans l’entre deux guerres à environ 3 % aujourd’hui, aurait dû conduire à la famine ! Cela permet aussi de poser une question très élémentaire. Comment se fait-il qu’une France infiniment plus riche, plus productive qu’elle ne l’était en 1945, ne soit, brutalement, plus en mesure d’assurer l’existence de l’Etat social ?
On ne comprend rien à rien, y compris aux notions les plus élémentaires d’Economie, si l’on ne voit pas ce qui met en relation les diverses mesures prises les gouvernements des dernières décennies.
Dans un premier temps, des palliatifs, comme la CSG, sont mis en place pour contrecarrer la baisse des rentrées de cotisations. Puis, par la multiplication des exonérations fiscales et sociales, les coups les plus sévères vont être portés à l’Etat social. Au prétexte de favoriser l’emploi, il y aura des exonérations de charges sociales massives. De quelques centaines de millions d’euros en 1993, le volume de ces allégements atteignait en 2009, 32,6 milliards d’euros. En 2009, l’ensemble des allégements fiscaux et sociaux représentait un montant presque équivalent … au déficit budgétaire, soit 140 milliards d’euros.
La révolution conservatrice, initiée dès la fin des années 70, par Reagan et Tatcher, vient de loin. Pour la partie économique, elle s’appuie sur les thèses développées par Milton Friedman. Celui-ci avait très bien compris que l’attachement des populations à l’Etat social rendait politiquement aventureuse, sa suppression. Comme l’explique Naomi Klein dans la Stratégie du choc, la montée d’un capitalisme du désastre, il était dès lors, nécessaire de provoquer la « catastrophe » dans la protection sociale, dans l’Education Nationale, dans la Santé Publique, pour pouvoir être en mesure de proposer des « alternatives » privatisées qui deviendront autant de nouveaux champs offerts au capitalisme financier. Pour qui a quelques souvenirs historiques, supposer que les versions financières de l’assurance, de l’éducation ou de la santé, auraient une meilleure efficience sociale que leurs versions socialisées, relève au mieux d’un simplisme, au pire d’un sectarisme. Cela étant, c’est un projet politique qui, parmi d’autres, pourrait avoir une réelle légitimité. Là, n’est pas la question.
En 2004, JP. Raffarin (1) déclarait : « Quand j’entends Gerhard Schroeder (2) en Allemagne me parler de son projet de mettre fin aux indemnités des chômeurs de plus d’un an et Tony Blair me parler de la  privatisation des hôpitaux, je ne me sens pas le moins à gauche des trois. »  Et, dans la foulée, Nicolas Sarkozy, pouvait prétendre en 2007, qu’« après tout, ce que les socialistes anglais ont fait il y a dix ans, peut-être que la droite française peut le faire maintenant » (1). C’en était, politiquement, fini de la fameuse spécificité française qui tint à cette résistance un peu singulière à la destruction programmée de l’Etat social sous l’effet des politiques néo-libérales en Occident.
Plus il était affirmé que des « réformes » était nécessaires pour sauver le modèle social français, et plus la mise en oeuvre de ces « réformes » démantelait ce qu’il restait de l’Etat social, cela en stricte conformité avec le projet de la révolution conservatrice. Au début du quinquennat, Denis Kessler, ancien numéro 2 du Medef et actuel président du groupe Scor, l’un des plus grands groupes mondiaux de réassurance, écrivait : « Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme… A y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! »
Le discours est on ne peut plus clair.
Lorsque celui qui a porté cette politique de démantèlement à un tout autre niveau, ose se réclamer, dans son dernier discours de Bordeaux, de cette « République sociale que les frères d’armes de la résistance ont voulu bâtir pour la France », peut-il, objectivement, être autre chose qu’une crapule ?
Selon la CNAM, le nombre des bénéficiaires fraudeurs n’a pas évolué dans le temps. En proportion, il n’est probablement pas plus élevé que celui des arnaques aux assurances privées. Par ailleurs, n’est-il pas fort dommageable, que dans une colonne « crédit », nous n’ayons aucun chiffre sur les salariés qui, malades, renoncent à des arrêts maladies, parce que le collectif travail auquel ils appartiennent, est trop restreint pour supporter une surcharge, parce qu’on leur a fait miroiter une possible promotion ou un possible licenciement ou parce que la pression sur le marché du travail est telle que la France a l’un des plus faibles taux d’absence au travail de l’Union Européenne ?
L’impact  de cette fraude de bénéficiaires est faible par rapport à des détournements de type maffieux qui supposent des réseaux bénéficiant de la complicité de pharmaciens et d’autres encore. Cet impact est plus qu’insignifiant par rapport aux effets destructeurs des politiques néo-libérales.
Cela n’empêche pas Sarkozy de réactiver les passions tristes, nauséeuses et mortifères, en pointant un doigt vengeur sur ces fraudeurs pour … finalement sanctionner la totalité des salariés venant à être malades.
Son échec politique et économique est patent. Il lui faut recourir aux pires ficelles de la démagogie. Il lui faut réactiver et nourrir les haines anciennes pour conserver le pouvoir et continuer de servir ses maîtres. En tentant d’enclencher des réactions populistes que nul ne saura contrôler, il prend ainsi des risques inconsidérés pour la paix sociale déjà bien malmenée de ce pays. Comme n’importe quelle crapule.
En face ? Il est à craindre que sur le chemin des Verts allemands, le prix à payer pour un début de commencement de désengagement de la filière nucléaire aura  pour contre partie, en plus des postes de députés ou de sénateurs, le soutien aux politiques anti-sociales que ne manqueront pas de mettre en oeuvre, s’ils accèdent au pouvoir, nos « socialistes » tout aussi inspirés par le « modèle allemand ». Oui ! Mais que la droite au pouvoir n’ait pas l’apanage de la crapulerie, n’y change rien.
1. Voir Monde Diplomatique, novembre 2011 – p.14
2. Lors du premier mandat de Schroeder, les sociaux-démocrates dirigent 11 pays de l’Union Européenne sur 15. L’occasion n’est pas saisie pour infléchir, éventuellement en leur donnant une dimension écologique, les politiques néo-libérales, de façon à préserver l’Etat social. Bien au contraire, Schroeder et Blair se vautrent dans la « nouvelle économie ». « La coalition rouge-vert s’est targuée de réaliser « le plus grand programme de réduction d’impôt de l’histoire de l’après-guerre ». Elle a diminué l’impôt des plus riches de 8 %, la taxation des sociétés de 15 % et fait aux grandes entreprises des cadeaux se montant au bas mot à des dizaines de milliards d’euros. Simultanément, la crise financière s’aggravant, des centaines de milliers d’employés des services publics perdaient leur emploi, tandis que les universités, les bibliothèques et autres institutions se battaient, année après année, contre les restrictions budgétaires de l’Etat. Entre gains à l’exportation et pertes du marché intérieur, le nombre de chômeurs dépassa la barre des cinq millions en 2004, soit plus de 12 % des actifs ». Lors de son second mandat, Schroeder met en oeuvre le plan Hartz IV. Il « réduit drastiquement, à compter de 2005, le coût de la « survie des inutiles » : il prive au bout de un an les chômeurs de leurs droits sociaux et les renvoie à l’aide sociale, tout en les contraignant à accepter de travailler pour un euro de l’heure. Rompant avec la conception sacrée du plein-emploi, il réorganise le marché du travail conformément au nouvel ordre « turboféodal » : ici les élites privilégiées fiscalement et protégées juridiquement, car elles portent l’économie exportatrice ; là les superflus, les précaires, qui doivent être alimentés à peu de frais ». (La social-démocratie allemande victime de ses abandons par Matthias Greffrath, sociologue – Monde Diplomatique, septembre 2005). Pour la petite histoire, Schroeder aurait déclaré  » « Nous menons une politique industrielle très dure, et les Verts se chargent de la sauce sociale. ». Après sa démission en novembre 2005, il est nommé à la tête d’un consortium chargé de construire le gazoduc Nord Stream en mer Baltique. Peter Hartz, manager et membre de la direction de la Volkswagen AG jusqu’au juillet 2005, et à qui l’on doit les mesures anti-chômeurs, a été impliqué dans le scandale Volkswagen pour corruption et prostitution et été inculpé de 44 chefs d’accusation par le Tribunal de grande instance de Braunschweig.
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