Kessler – … défaire méthodiquement le programme du CNR

L’un voulait se débarrasser de 68, l’autre, du modèle français issu du programme du Conseil National de la Résistance. Nous y sommes.

Denis Kessler (1), ancien numéro 2 du Medef aujourd’hui président du groupe Scor (un des plus grands groupes mondiaux de réassurance), membre du Conseil économique et social, de la Commission des comptes de la nation, exerce plusieurs mandats d’administrateur, notamment au sein de BNP Paribas, Bolloré Investissement, Dassault Aviation… Il sévit en outre depuis peu en tant qu’éditorialiste dans le magazine économique Challenges. Voici ce qu’il y a écrit le 4 octobre 2007 :

ADIEU 1945, RACCROCHONS NOTRE PAYS AU MONDE !

par Denis KESSLER

Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie.
Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme… A y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance !
A l’époque se forge un pacte politique entre les gaullistes et les communistes. Ce programme est un compromis qui a permis aux premiers que la France ne devienne pas une démocratie populaire, et aux seconds d’obtenir des avancées – toujours qualifiées d’historiques – et de cristalliser dans des codes ou des statuts des positions politiques acquises.
Ce compromis, forgé à une période très chaude et particulière de notre histoire contemporaine (où les chars russes étaient à deux étapes du Tour de France, comme aurait dit le Général), se traduit par la création des caisses de Sécurité sociale, le statut de la fonction publique, l’importance du secteur public productif et la consécration des grandes entreprises françaises qui viennent d’être nationalisées, le conventionnement du marché du travail, la représentativité syndicale, les régimes complémentaires de retraite, etc. Cette architecture singulière a tenu tant bien que mal pendant plus d’un demi-siècle. Elle a même été renforcée en 1981, à contresens de l’histoire, par le programme commun. Pourtant, elle est à l’évidence complètement dépassée, inefficace, datée. Elle ne permet plus à notre pays de s’adapter aux nouvelles exigences économiques, sociales, internationales. Elle se traduit par un décrochage de notre nation par rapport à pratiquement tous ses partenaires. Le problème de notre pays est qu’il sanctifie ses institutions, qu’il leur donne une vocation éternelle, qu’il les tabouise en quelque sorte. Si bien que lorsqu’elles existent, quiconque essaie de les réformer apparaît comme animé d’une intention diabolique. Et nombreux sont ceux qui s’érigent en gardien des temples sacrés, qui en tirent leur légitimité et leur position économique, sociale et politique. Et ceux qui s’attaquent à ces institutions d’après guerre apparaissent sacrilèges. Il aura fallu attendre la chute du mur de Berlin, la quasi-disparition du parti communiste, la relégation de la CGT dans quelques places fortes, l’essoufflement asthmatique du Parti socialiste comme conditions nécessaires pour que l’on puisse envisager l’aggiornamento qui s’annonce. Mais cela ne suffisait pas. Il fallait aussi que le débat interne au sein du monde gaulliste soit tranché, et que ceux qui croyaient pouvoir continuer à rafistoler sans cesse un modèle usé, devenu inadapté, laissent place à une nouvelle génération d’entrepreneurs politiques et sociaux. Désavouer les pères fondateurs n’est pas un problème qu’en psychanalyse.

Source : “Challenge” – 4 octobre 2007

1. Denis Kessler aurait milité à la Gauche prolétarienne. Etonnant ? Pas tant que ça, à en croire le philosophe Alain Badiou, à qui Eric Hazan, dans son dernier livre (« Changement de propriétaire, la guerre civile continue », Seuil, 2007) pose la question suivante : « Par quel phénomène trouve-t-on chez les anciens maos autant de vestes retournées ? ». Réponse d’Alain Badiou « Premièrement, il serait plus juste de dire : pourquoi tant de maos de la Gauche prolétarienne (on disait « la GP ») ? Deuxièmement, le virage semble concerner assez peu de militants ordinaires, mais une fraction significative de sa direction ». La Gauche prolétarienne (GP) est une organisation maoïste issue du mouvement de Mai 1968 à laquelle participaient notamment Serge July, Benny Levy, Jacques-Alain et son frère Gérard Miller, Jean-Claude Milner, Olivier Rolin ou André Glucksmann. Celle-ci était « largement hégémonique, en particulier chez les intellectuels » explique Alain Badiou. Selon qui l’une des explications des spectaculaires « retournements de vestes » est que « beaucoup de ces gens faisaient une analyse fausse de la situation de l’époque 1966-1973 : ils pensaient qu’elle était réellement, et de façon imminente, révolutionnaire » et voyaient cette aventure de la GP comme « un boulevard vers le pouvoir ». Une telle « erreur d’appréciation de la conjoncture » a abouti à une « impasse d’ambition » faisant « qu’une grande partie de ces gens se sont reconvertis dans des lieux de pouvoirs, la psychanalyse, les médias, la philosophie médiatique »… ou le MEDEF pour ce qui est de Denis Kessler. Ce qui ne lui a pas trop mal réussi : à son départ de l’organisation patronale, le Baron Ernest-Antoine Seillière, lui-même, exprimait « ses regrets de le voir quitter cette organisation où il a tant apporté, par la puissance de ses idées ». Rien que ça ! L’Interdit

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